Le 22 mars 2012 passera-t-il à l’histoire ?

L’Expo 67, le référendum de 1995, chaque génération connaît son moment « politisateur »

samedi 24 mars 2012

Québec — La gigantesque manifestation étudiante du 22 mars 2012 sera-t-elle, pour les jeunes générations actuelles, un moment « politisateur » ? Ce type d’événement, de débat, provoque presque instantanément, chez une génération, un éveil à la vie publique, à la décision politique collective. Le phénomène se produit presque à chaque génération, font remarquer les historiens, et a un effet sur l’esprit de celle-ci. « Ces moments soudent la mémoire collective de ceux et celles qui les ont vécus. Ils deviennent des références identitaires par lesquelles le sentiment d’appartenance à une communauté — ici une communauté "générationnelle" — se constitue », dit l’historien Martin Pâquet, de l’Université Laval.

Pendant plusieurs décennies par la suite, par l’effet des commémorations, l’événement en question se transforme en repère, voire se mue carrément en mythe repris telle une chanson de geste par la génération qui l’a vécue, note l’historienne Louise Bienvenue, de l’Université de Sherbrooke.

En France, au début du XXe siècle, l’affaire Dreyfus a cristallisé « le sentiment d’appartenir à une génération qui s’est faite et donnée un sens dans un combat », note le sociologue Stéphane Kelly, décrypteur de la génération X (À l’ombre du mur, Boréal, 2011). Au Québec, avant la Révolution tranquille, « on peut penser à la pendaison de Louis Riel ou à la lutte contre la conscription [1942] », note-t-il, comme événements déterminants.

Ces dernières décennies, au Québec, la « génération de l’Expo 67 » est devenue une sorte de « modèle parfait » en la matière, souligne l’historienne Louise Bienvenue, comme les fameux « soixante-huitards » en France. Bien qu’elle ne fût pas une manifestation politique à proprement parler, l’Exposition universelle a fini par incarner à elle seule l’époque. Et à recouvrir plusieurs événements mobilisateurs. Pensons aux manifestations de McGill français en 1969 ou contre le « Bill 63 », la même année.

La génération X a aussi connu ses moments « politisateurs ». L’année 1988 — on l’a presque oublié peut-être parce que la X est moins efficace à cultiver ses mythes — a donné lieu à certaines des plus importantes manifestations de l’histoire du Québec. Le 17 avril 1988, de 25 000 à 30 000 personnes défilent à Montréal pour « le droit de vivre en français ». On parle d’un long cortège de 3,5 km. « Les jeunes étaient remarquablement nombreux à cette manifestation », note un journaliste le lendemain. Plusieurs élèves du secondaire y participent. Moins d’un an plus tard, toujours à Montréal, nouvelle manifestation pour le français, pour la loi 101 et contre la loi 178 (compromis forgé par le gouvernement de Robert Bourassa après un jugement de la Cour suprême qui avait déclaré inconstitutionnelle l’obligation d’unilinguisme dans l’affichage commercial). Quelque 60 000 personnes prennent la rue. Deux ans plus tard, le 24 juin 1990, ce sont plus de 200 000 personnes qui se mettent spontanément à marcher après le défilé de la Fête nationale, au lendemain de l’extinction de l’accord du lac Meech.

L’international et les acquis

Depuis le second référendum sur la souveraineté en 1995, les moments « politisateurs » des jeunes n’ont plus directement eu pour objet le statut national et la langue. Les questions internationales et la lutte pour que des « acquis » du système de l’éducation restent acquis ont marqué la jeunesse de la première décennie du XXIe siècle.

À notre époque, « les jeunes sont politisés, engagés, mais ce qu’on observe, c’est qu’ils ne militent plus pour une seule cause, un seul parti, une seule idéologie. Ce n’est plus nécessairement le national qui les intéresse, ce sont les questions d’environnement, les problèmes internationaux », note Jacques Hamel, professeur de sociologie spécialisé dans la jeunesse à l’Université de Montréal.

En 2001, le Sommet des Amériques électrise toute une génération et poursuit, ici, les luttes de l’antimondialisation lancée à Seattle en 1999. Québec, ville fortifiée où se réfugièrent George Bush et une vingtaine d’autres chefs d’État, sera le théâtre d’une sorte de guerre de tranchées des temps postmodernes faite de manifestations festives (avec catapulte de peluches !), de heurts manifestants-policiers, de festival de canons à eau et de gaz lacrymogènes.

Quelques mois plus tard, l’événement le plus spectaculairement mondial, le 11-Septembre, se produit et suscite débats, remises en question ; on craint un choc des civilisations. Les États-Unis de George Bush prennent une allure impériale et décident d’envahir l’Irak. Février 2003, une importante marche se tient à Montréal et rassemble plus de 100 000 personnes contre la guerre.

En parallèle, en 2005 comme en 1996, jeunes et étudiants québécois vivent un moment mobilisateur d’importance autour des droits de scolarité. En 2005, ils manifestent contre la décision du gouvernement Charest de transformer 103 millions de bourses en prêts étudiants. Le moment est « politisateur », mais indéniablement « postlyrique », note Stéphane Kelly à l’époque. Ce qui signifie ? « L’action politique déployée durant le conflit n’était pas fondée sur l’adoption d’une grande utopie sociale » comme à l’époque où régnait la génération lyrique des baby-boomers. Le but des étudiants de 2005 ? « Une volonté ferme de conserver un acquis social juste, raisonnable et concret. »

Sur ce plan, les grèves et manifestations de 2012 s’apparentent à celles de 2005. En 2012 toutefois, « la vigueur de la mobilisation suggère qu’il s’agit probablement de quelque chose de plus profond que l’accès à l’université », note Stéphane Kelly. Probablement une « lutte de générations entre ceux qui ont eu accès aux fruits des 30 glorieuses contre ceux qui sont arrivés après ». Jacques Hamel est d’accord et ajoute une autre cause profonde à la mobilisation actuelle : une contradiction entre le discours à la mode — notamment chez les recteurs — de l’avènement d’une « société du savoir » alors que « du même coup, on rend le savoir de plus en plus inaccessible à certains jeunes, avec l’augmentation des droits de scolarité ».

Du reste, le moment « politisateur » est presque toujours un écho d’événements étrangers marquants. Dans les années 1960 et 1970, bien avant l’Internet, les jeunes se révoltèrent partout — à Prague, Paris, Berkely — certes pour des raisons différentes et dans des contextes distincts. Le 22 mars 2012, comment ne pas penser que l’ampleur de la manifestation à Montréal a eu pour lointains modèles les mouvements Occupy et même les printemps arabes, tenus pour des raisons différentes et dans des contextes distincts ?

Effet durable ?

Et l’effet de ces mobilisations, de ces moments « politisateurs », sera-t-il durable ? Le politologue à l’Université Laval Raymond Hudon, qui étudie le rapport des jeunes et la politique depuis les années 1980, en doute. Il vient de copublier Engagements citoyens et politiques de jeunes. Bilans et expériences au Canada et en Europe (PUL) avec Bernard Fournier. D’une part, la mobilisation autour du refus du « dégel » est devenue au Québec une sorte de rite de passage pour chaque génération. Raymond Hudon insiste aussi : les tendances à la baisse de la participation électorale des jeunes sont très nettes. « Je ne suis pas cynique, je suis moins naïf que je l’étais, c’est tout. »

Après les mobilisations de 2005, on croyait qu’une génération de jeunes politisés venait de prendre son essor et que cela allait s’observer sur leur participation électorale. « Ça ne semble pas s’être traduit de la rue à l’urne », constate un des leaders étudiants de 2005, Pier-André Bouchard-St-Amand, à l’époque président de la Fédération étudiante universitaire du Québec (FEUQ). Lui-même avait donné son appui, en 2007, à André Boisclair, qui avait beaucoup misé sur les étudiants dans sa campagne à la chefferie au Parti québécois puis dans la campagne électorale. Avec peu de succès.

Pour ce qui est du retour en force des jeunes dans la politique, la manifestation de jeudi aura-t-elle été inutile ? Plusieurs études sur ce type d’événement, souligne Raymond Hudon, démontrent que les jeunes y retiennent surtout « l’exaltation du moment », la « fraternité », le coude-à-coude et même le caractère « festif ». Il insiste : « C’est pas inutile, mais il ne faut pas y voir le début d’un engagement politique à long terme. » Sauf pour certains leaders étudiants, bien sûr, qui en sont à leurs premières armes et qui ont contracté le puissant virus de la politique. Pier-André Bouchard-St-Amand a failli être candidat en 2007. Depuis, il a terminé une maîtrise et est en train de terminer un doctorat en économie. « La politique ? Peut-être un jour », admet-il.

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* Et vous, avez-vous vécu un moment « politisateur » ? Si oui, lequel ? Écrivez-nous au arobitaille@ledevoir.com


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"si les Perses ont rencontré leur Némésis, en Alexandre ; les Celtes, en Jules César ; un empire chinois en déclin, en Gengis Khan... eh bien, notre Némésis, celui ou celle par qui semble arriver notre destruction (ou celle d’un Québec en lequel nous nous reconnaîtrions encore), est un petit grassouillet bas sur pattes, à l’envergure intellectuelle assez limitée, utilisant des ruses telles qu’on le voit venir d’avance...

Il y aurait peut-être de quoi nous donner des complexes. Alors, rémédions à la situation !" Commentaire 16 mai 2012

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Les libéraux ont voulu détruire les acquis de la Révolution tranquille - leur idéologie est un poison (les inégalités en témoignent). Alors discuter avec un pouvoir aliéné par cette idéologie néolibérale, c’est une perte de temps. Ce pouvoir est devenu étranger au peuple québécois. La sortie de crise : moratoire, élection, États généraux sur l’éducation. Et renouer avec la Révolution tranquille ! - Vigile

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