Le 19 août 2007, le soldat Simon Longtin est mort en Afghanistan, victime d’une bombe artisanale posée le long d’une route. Le destin a voulu que le jeune homme périsse 65 ans jour pour jour après le raid de Dieppe, un événement marquant de l’histoire militaire canadienne. La lecture des journaux d’août 1942 nous rappelle combien le Canada et le monde ont changé depuis. Toutefois, on constate aussi que certaines choses sont restées les mêmes.
Ce qui a changé : l’information. De nos jours, la nouvelle du décès d’un soldat se répand à la vitesse de l’éclair. En l’espace d’une heure, on sait tout de la victime : son âge, son lieu de naissance, ses rêves. La journée n’est pas terminée que ses amis, sa parenté, les politiciens ont tous commenté en direct le triste événement.
En 1942, le raid de Dieppe est d’abord présenté comme un triomphe. Il faut plusieurs jours pour que le lecteur comprenne, en lisant entre les lignes, que l’affaire fut rien de moins qu’une boucherie. Le nombre et le nom des victimes sont égrenés pendant un mois après le débarquement raté.
Ce qui a changé : l’envergure et la nature des affrontements armés. Certains commentateurs soutiennent que la seule mort du soldat Longtin pourrait affaiblir le soutien déjà famélique des Québécois pour la mission en Afghanistan. Cette mission est d’ailleurs vue par plusieurs comme une catastrophe : 67 morts en cinq ans. Or, à Dieppe, 913 Canadiens ont péri. En trois heures ! Les sociétés occidentales ne tolèrent plus que leurs militaires soient sacrifiés par centaines. Comme quoi, malgré bien des horreurs, la civilisation progresse.
Ce qui a changé : contrairement à l’appui plutôt tiède que nous offrons aujourd’hui aux nôtres qui combattent en Afghanistan, la société canadienne-française de 1942 s’empresse de célébrer l’héroïsme de ceux qui ont participé à l’opération de Dieppe. « Le Canada est très fier de ses combattants « , affirme La Presse en éditorial. Il faut dire que les reportages, soumis à la censure, sont plus qu’élogieux. « Beaucoup des Fusiliers Mont-Royal sont restés sur les plages, raconte un journaliste. Personne ne sait avec certitude ceux qui ne reviendront jamais, ceux qui réapparaîtront. Tous se sont conduits en héros. On a vu l’aumônier courir d’un moribond à l’autre, sur la plage, pour administrer l’extrême-onction. «
Cela dit, on trouve des similitudes entre les deux époques. Bien que la Seconde Guerre mondiale et le conflit afghan soient évidemment d’une ampleur fort différente, le gouvernement défend de la même manière la nécessité du sacrifice des Canadiens. « Comparé aux coûts de l’expédition, il y a le droit des hommes, des femmes et des petits enfants à vivre en liberté « , déclare au lendemain du raid de Dieppe le ministre de la Défense J. L. Ralston. Ce-lui qui occupe ce poste au-jourd’hui, Peter MacKay, n’a pas dit autre chose en apprenant la mort de Simon Longtin.
Autre trait commun : la méfiance des Québécois francophones à l’égard des conflits armés. C’est ainsi qu’en 1942, beaucoup de Canadiens-français considèrent la guerre comme un conflit européen dans lequel le Canada a été entraîné à tort par l’Angleterre. De même, de nos jours, nombreux sont ceux convaincus qu’en Afghanistan, les Canadiens font la sale besogne de Washington. Comme si de tout temps, pour une majorité des Québécois, il ne saurait y avoir telle chose qu’une guerre juste.
Certaines choses n’ont pas changé. En 1942, cette majorité avait tort. Il en est de même aujourd’hui.
apratte@lapresse.ca


