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La vie dans la cage
Première approche de la toxicomanie politique
Dominic Desroches
Tribune libre de Vigile
vendredi 8 février 2008      293 visites


« Les peuples une fois accoutumés à des maîtres
ne sont plus en état de s’en passer »
Jean-Jacques ROUSSEAU

« La mode est la méthode la plus irrésistible et la plus efficace
de manipuler de grandes collectivités humaines »
Konrad LORENZ

***

L’animal n’entre jamais dans la cage par choix. Seuls les hommes, qui ont l’usage du langage, peuvent choisir la cage en pensant y trouver la liberté, la paix ou le confort. L’animal, lui, craint la diminution de l’espace et réagit violemment lorsqu’une volonté extérieure le force à entrer dans une cage. Dans la cage, la vie se résume à l’attente passive. Cette attente étant angoissante et difficile, l’animal la combat en tournant en rond ; il risque toujours ainsi de devenir un animal de cirque. Quand il tourne en rond, il cherche une voie de sortie.

Or, s’il se fatigue, il devient enfin candidat à la piqûre dont les effets projetés seront assez longs pour assurer le succès de l’opération. Ici, notons que les effets anesthésiants de la drogue troublent d’abord les sens et paralysent ensuite l’animal en perte d’autonomie. L’animal est ainsi voué au sommeil, qui peut être léger ou profond. Au réveil, il a perdu une partie de lui-même et retrouve « sa » cage. Une alternative s’offre toujours à lui : ou bien cherche-t-il à en sortir par le recul, le redressement, l’élan et le saut… ou bien l’accepte-t-il lentement, résolu à limiter les souffrances de la blessure ouverte. Voici donc ce qui se passe dans la cage, lorsque la drogue agit sur l’animal blessé par son propre récit historique.

L’empreinte américaine et l’accent démesuré accordé à l’actualité

Certes, l’animal (ou le Québécois) blessé adoptera malgré lui la mode du jeu et du loisir pour passer le temps de l’attente trop longue. Ici, dans la cage, le temps est uniquement interprété au présent. Voilà pourquoi l’animal québécois intoxiqué par les mots qu’il utilise pour se caractériser lui-même se rend dépendant de la télévision et des nombreuses sources d’étourdissements et d’engourdissements. Dans son for intérieur, il est normal de s’accrocher à ses bulletins de nouvelles, à ses téléromans, à ses émissions de variété du dimanche soir et à ses vraies histoires qui l’enferment toujours plus dans sa petite réalité. Pour en discuter le lendemain au travail et assurer sa sociabilité, il plongera dans les émissions de variété et les retransmissions sportives. S’il se passionnera ouvertement pour sa télé-réalité, ce sera assurément pour mieux oublier sa réalité. Marqué depuis sa jeunesse par l’« empreinte américaine », il vénérera assez souvent les films (les histoires d’Hollywood) et les sports américains (football, hockey, baseball, basket), car ces histoires et grands récits délimitent de l’intérieur son imaginaire et son identité depuis très longtemps. Conclusion provisoire : quand l’animal blessé vit exclusivement au présent et s’identifie (le travail de l’empreinte) aux productions télévisuelles et médiatiques, il cherche son destin dans celui des autres.

La croissance phénoménale du déni de la réalité

Celui qui connaît vraiment les animaux peut comprendre le caractère des hommes, disait Konrad Lorenz. Cela est vrai. Les observateurs les plus attentifs de la vie dans la cage reconnaîtront aussi une autre caractéristique inquiétante propre à l’animal blessé : il refuse activement de voir la réalité en face. En effet, dans la cage, le second effet de la puissante drogue se manifeste sur le plan des idées. À force de s’intoxiquer quotidiennement de rêves, de loteries, d’histoires fictives et d’événements sportifs arrangés, l’animal blessé éprouve le syndrome de la pensée magique et refuse de reconnaître les irritants propres à toute réalité. Les Québécois – et l’on refuse obstinément de le voir, ce qui illustre magnifiquement toute la force de la drogue et confirme la réalité du déni – n’acceptent pas la réalité, quelle soit culturelle, politique, sportive ou autre. Qu’on pense au cycle marquant le recul du français à Montréal, au cycle du réchauffement planétaire, au cycle conduisant les écoles pédagogiques dans un cul-de-sac, au cycles produisant des gangs de rue, au cycle menant au repli identitaire, au cycle achevant la polarité politique, au cycle s’accomplissant dans la peur du suicide collectif, etc. Conclusion troublante pour celui qui s’intéresse au monde ordinaire : le Québécois intoxiqué se perd dans la mode au lieu de travailler sur ce qui reste de sa réalité. Cela signifie que, du point de vue concret, ce n’est pas le temps de se disputer sur des stratégies référendaires…

Ce déni de la réalité, qui s’exprime dans la population mais aussi chez son élite politique, traduit aussi le refus du travail bien fait, la négligence, et le refus de la souffrance dans la quête du plaisir immédiat et de la consommation illimitée. La réalité est toujours souffrance et défi, travail et obligations, même si on refuse de le voir. Ce que l’ensemble de la population ne veut pas voir justement et que refuse de saisir son élite, c’est que le présent qu’elle vénère pour lui-même se caractérise pas un « laissez aller », un éloge à peine voilé du laxisme, le renoncement de soi dans les progrès techniques, l’apologie du jeu et la négation de la responsabilité collective. Tous ensemble dans une cage sans chef, sans autorité, nous devenons, comme le veut la mode actuelle, des «  borderlines ». Or, lorsque l’on a reconnu les expressions du déni des enjeux se trouvant au cœur de notre société, on remarque ensuite la multiplication des « vies parallèles » et le goût de s’enfermer chez soi (cocooning) d’un nombre de citoyens désabusés de vivre dans pareille société. Face à la déresponsabilisation et la désolidarisation, nombreux sont les citoyens qui se replient instinctivement sur leur vie privée. Ils ne veulent pas voir la blessure ni envisager la nécessité du sursaut et de la responsabilité.

Repliement psychologique vers la vie individuelle rêvée

Lorsque la situation dans la cage semble difficile et perdue, la cécité sociale augmente et les citoyens, qui reviennent naturellement en arrière, ont tendance à se réfugier dans la recherche individuelle du confort et de l’indifférence. Incapables d’envisager le dégagement, c’est-à-dire la sortie d’un cycle psychologique infernal, de nombreux animaux blessés, à l’intérieur d’un même groupe, attaquent les autres et participent à la concurrence inter-espèce. Plutôt que de s’orienter vers la sortie de la cage, ils utilisent le langage des autres et participent à sa construction. Ils deviennent dépendants de leur cage car ils ne la remettent plus en question : la cage est devenue leur mode de pensée. Quand on demande ce qui unit les Québécois, les intellectuels de l’actualité regardent dans la mauvaise direction : ils parlent alors de concepts qui n’ont plus de signification pratique pour le monde ordinaire qu’est l’électorat, comme l’égalité, l’équité, la démocratie et la justice… Par leurs discours universitaires et « politiquement vendeurs », ils démontrent qu’ils sont en retard d’un cycle complet sur le mouvement général de la société.

En vérité, dans la cage, la vie est plus simple et moins philosophique : les citoyens, à l’image des autres nord-américains qui leur servent de modèles, rêvent de matériel. En effet, ils rêvent de téléphones cellulaires, d’ordinateurs portatifs, d’écrans plasma, de voitures neuves et de grandes maisons en banlieue ! Quand vous êtes clairement confrontés à vos limites psychologiques et physiques, quand vous ne voyez plus comment sortir ou que vous ne désirez plus sortir, alors vous prenez tout le temps présent pour aménager votre espace intérieur. L’animal blessé, au lieu de réaliser l’importance de l’élan et du saut hors de la cage, a tendance (et il ne sert à rien de lui en vouloir) à nier la réalité et à se replier vers la vie rêvée : il meuble lentement sa cage.

Les expressions circulaires de la profonde blessure

Comment cela est-il possible ? C’est que dans la cage, c’est-à-dire dans la prison intérieure que confirme notre langage, on cherche à se replier et à s’oublier. De l’intérieur de la cage, dans un monde intoxiqué, il est très difficile de voir la possibilité du « sursaut ». Anesthésié par les drogues qu’il contribue à s’injecter en empruntant les effets de la mode, l’animal devient dépendant d’un ordre supérieur. Et à force de s’engourdir devant la seule réalité médiatique qu’est sa « télévision-réalité » ou sa «  radio-démagogie », il perd les mots qui lui permettraient de penser la possibilité même de sa libération. Il ne cherche qu’à oublier la blessure profonde qui le fait souffrir. L’homme, disait le pharmacologue Henri Laborit, est un animal qui, devant l’épreuve, peut accepter de combattre, ne rien faire ou s’enfuir…

De l’importance d’ajuster la politique au type de blessure de l’animal

Les Québécois blessés, et ils sont nombreux et audibles, tournent comme des bêtes dans la cage en espérant trouver une sortie. Cependant, ils s’épuisent. Plus précisément, devant le sentiment de panique, ils manquent de force et de créativité pour trouver le vocabulaire du redressement qui favorisera le lever de la tête. Si la tête se relève enfin, elle pourra voir ce qui se passe à l’extérieur. Blessées dans leur orgueil et craignant de plus en plus pour leur avenir, les bêtes tournent sans cesse comme dans un cirque. Cela est si évident que les bêtes, angoissées et étourdies, n’hésitent même plus à se critiquer et s’attaquer ouvertement elles-mêmes - elles se cherchent désespérément un chef, c’est-à-dire un membre de l’élite qui trouvera les mots pour canaliser l’énergie encore disponible afin de quitter la cage. Quand les bêtes tournent, intoxiquées et malades, elles ne voient même plus la réalité : elles dépensent en désespoir l’énergie vitale qui doit, en temps et lieu, servir au travail du redressement, à l’élan conduisant au suprême exercice : le saut vers la liberté.

Dominic Desroches

Département de philosophie / Collège Ahuntsic

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