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La vengeance
André Pratte
Éditorial - La Presse
dimanche 31 décembre 2006


Selon les témoins de l’exécution de Saddam Hussein, l’ancien dictateur est mort presque instantanément. « On a entendu son cou casser », a dit l’un d’eux. Le corps est resté suspendu une dizaine de minutes. Lorsque la dépouille a été ramenée au sol, des membres du cabinet du premier ministre irakien ont célébré en dansant autour du cadavre...

Bagdad et Washington ont beau avoir étendu une épaisse couche de vernis judiciaire sur la procédure qui a mené à la mort de Saddam Hussein, il n’y a jamais eu de doute que celui-ci finirait pendu. Le gouvernement irakien n’en pouvait plus d’attendre la conclusion de cet encombrant procès, il lui tardait d’étrangler le monstre. Ce n’est pas justice qui a été rendue sur l’échafaud mais vengeance.

La responsabilité de Saddam Hussein dans la mort de dizaines de milliers de personnes au cours de son règne de terreur et de guerre ne fait aucun doute. Nous ne ressentons pas un gramme de pitié pour l’homme, « l’un des plus productifs parmi les assassins du XXe siècle après Staline et Hitler », selon les propos du médecin et politicien français Bernard Kouchner.

Pourtant, dans une société de droit, la vengeance d’État n’a pas sa place. C’est ce qui est censé distinguer nos régimes des dictatures : chaque être humain - même le plus abject - jouit de droits fondamentaux, et ces droits doivent être respectés à la lettre. S’il en est autrement, la différence de nature entre les démocraties et les autocraties disparaît. Ce n’est plus qu’affaire de degrés : plus ou moins arbitraire.

Une société morale considère toute vie humaine comme sacrée. Elle rejette avec force la peine de mort, même pour punir les pires crimes. Comme l’a dit un représentant du Vatican : « Personne ne doit donner la mort, pas même l’État. » En assassinant le bourreau, l’État s’abaisse au niveau du bourreau. La pendaison de l’ancien président irakien s’est d’ailleurs produite dans une précipitation qui en dit long sur les motifs réels des dirigeants irakiens.

D’ailleurs, durant tout le procès de Saddam Hussein, ceux-ci n’ont cessé de faire pression sur le tribunal pour qu’il aboutisse rapidement à la conclusion souhaitée. Notamment, le président Jalal Talabani a déclaré : « Saddam mérite d’être exécuté 20 fois par jour pour les crimes contre l’humanité qu’il a commis. » En bien des pays, de tels propos auraient suffi à faire avorter le procès. Las des critiques lancées contre lui par les dirigeants du pays, le juge qui présidait les audiences depuis le début a fini par démissionner.

L’organisme Human Rights Watch, qu’on ne peut soupçonner de sympathie pour le despote déchu, a recensé de nombreuses failles dans le déroulement du procès. Les droits des accusés ont été si souvent bafoués qu’il sera facile pour les ennemis de la démocratie - et ils sont nombreux en Irak ! - de prétendre que ce procès n’était qu’un simulacre dont Washington tirait les ficelles. Que la justice de Bush n’est pas plus noble que celle de Saddam.

Hier, le président des États-Unis a soutenu que l’exécution représentait « une étape importante » dans le chemin de l’Irak vers la démocratie. Quelle tristesse, quelle indignité que ce président qui imagine la démocratie naître d’une potence, d’un cou qui se brise, d’une danse de la mort !

Hier, deux attentats ont fait 68 morts en Irak. On le voit, la démocratie est en marche...

apratte@lapresse.ca

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