« Nous sommes toujours un peuple conquis et annexé. Et notre pensée est toujours annexée. Empêchée de dire ou de montrer. » Pierre Falardeau

La triste histoire de Robert Bourassa

Brillant travail d’enquête qui se lit comme un thriller politique, Le petit tricheur dresse un portrait dévastateur de l’ancien premier ministre du Québec.

samedi 17 mars 2012

Le Petit Tricheur
Robert Bourassa derrière le masque
Jean-François Lisée
Québec Amérique
Montréal, 2012, 424 pages

Si, comme moi, vous n’avez pas lu, au moment de leur parution originale en 1994, Le tricheur et Le naufrageur (Boréal), les deux ouvrages de Jean-François Lisée consacrés à la fourberie de Robert Bourassa dans le Québec de l’après-Meech, vous vous délecterez à la lecture de l’essai Le petit tricheur. Robert Bourassa derrière le masque, une version remaniée et condensée des deux briques du journaliste-vedette.

Brillant travail d’enquête qui se lit comme un thriller politique, Le petit tricheur dresse un portrait dévastateur de l’ancien premier ministre du Québec. « La malhonnêteté intellectuelle est, à mon avis, le mode de fonctionnement principal de Robert Bourassa », écrit Jean-François Lisée dans l’introduction de ce rigoureux assaut journalistique. Présenté comme un maître de l’anesthésie du peuple et de ses propres collaborateurs, Bourassa, selon Lisée, « a été nuisible pour le Québec et pour le Canada ». Jean Lapierre, au début des années 1990, disait même que le chef libéral « nous a tous fourrés quand même ». Le livre de Lisée en fait la preuve implacable.

Pourquoi revenir là-dessus aujourd’hui, alors que l’homme, dont ne demeure que la mémoire, n’est plus en état de nuire ? Pour deux raisons, explique Lisée. D’abord, parce que cette année marque le 20e anniversaire de l’échec de l’accord dit de Charlottetown, date de la mort du rêve d’un Canada reconnaissant le Québec, un événement sur lequel il est nécessaire de se pencher pour mieux comprendre l’actuel rapport des forces entre le Québec et le Canada. Ensuite, parce qu’aujourd’hui encore, au mépris de l’histoire, « une majorité de Québécois ont une image positive de Robert Bourassa » et les tentatives de réhabilitation du politicien ne sont pas rares (la dernière en date étant celle de Georges-Hébert Germain). Pourtant, si on croit au « retour d’une certaine moralité en politique », comme l’écrivait Daniel Latouche en 1994, il importe de briser cette image.

Même s’il porte principalement sur la période de l’après-Meech, Le petit tricheur ne néglige pas le reste du parcours politique de Bourassa. Lisée présente le jeune étudiant des années 1950 qui peine à joindre les deux bouts. Il guérira de son insécurité économique individuelle en se mariant avec une fille de la riche famille Simard, mais il assumera alors l’insécurité économique de sa nouvelle classe sociale. « Dans cette caste qui devient sa nouvelle famille, écrit Lisée, la stabilité économique à tout prix, la peur du désordre civil et du changement sont une religion. »

Bourassa, qui s’est longtemps défini comme un homme de gauche, flirte un peu avec René Lévesque — il collaborera à l’écriture d’Option Québec —, mais s’accroche au Parti libéral quand il évalue qu’il peut en devenir le chef. Avec l’organisateur électoral Paul Desrochers, il apprend l’art du cynisme qui le mène au pouvoir en avril 1970.

Pendant la Crise d’octobre 1970, démontre Lisée, Bourassa présente en public une image de mollesse, mais pratique la fermeté en privé. Il sait qu’il n’y a pas de menace d’insurrection, mais il veut « traumatiser l’opinion » et casser l’opposition péquiste, quitte à emprisonner injustement des poètes. Deux ans plus tard, il pratiquera le même abus de pouvoir en jetant en prison des chefs syndicaux. Tout un libéral !

En 1990, au moment de l’échec de l’accord du lac Meech, Bourassa semble s’élever soudainement à la hauteur d’un homme d’État. Sa déclaration du 22 juin — « Quoi qu’on dise et quoi qu’on fasse, le Québec est, aujourd’hui et pour toujours, une société distincte, libre et capable d’assumer son destin et son développement » — enflamme le Québec. Les souverainistes sont enchantés et les fédéralistes nationalistes sont prêts à franchir le pas.

Dans les mois qui suivent, Bourassa multiplie les formules audacieuses et déterminées. « Tout est ouvert », dit-il, tout « sauf le statu quo et l’annexion aux États-Unis ». Il répète que le statu quo est « la pire des solutions pour le Québec ». Il évoque un référendum sur la souveraineté ; il laisse ses troupes s’emballer pour la stratégie du « couperet sur la gorge », selon laquelle, sans réforme en profondeur du fédéralisme dans le sens des revendications du Québec, les libéraux choisiront l’indépendance ; il encourage la création du Bloc québécois.

Pendant ce temps, en coulisse, il assure à certains joueurs-clés du Canada anglais que tout ça n’est que du vent, une fourbe mascarade, et que son seul choix reste le fédéralisme à tout prix. « Bref, constate Lisée, les seuls qui restent dans le brouillard, ceux à qui Bourassa chante la chansonnette de la dernière chance, du "une grande réforme, sinon on part !", de "l’obligation de résultat", sont les Québécois francophones », c’est-à-dire son peuple, ceux qui l’ont élu. Lisée, il faut bien le comprendre, n’accuse pas Bourassa d’avoir été fédéraliste ; il l’accuse de ne l’avoir pas dit clairement, d’avoir fait croire le contraire.

L’option souverainiste est alors au faîte de sa popularité, même dans les rangs libéraux. C’est le temps ou jamais pour les fédéralistes nationalistes d’en profiter. À Ottawa, le gouvernement Mulroney est aux abois et son aile francophone nationaliste fait miroiter à Bourassa des transferts de pouvoir en matière de langue, de culture, de communications et de santé. Bourassa refuse. Personne ne sait ce qu’il veut. En fait, comme les négociations devant mener à l’accord de Charlottetown le montreront, il ne veut rien. Pire : il veut noyer le poisson.

Sa conduite pendant ces négociations est lamentable. « La tâche de donner au Québec une place distincte au sein du Canada est peut-être impossible, conclut Lisée. Mais tout dit qu’un autre fédéraliste que Robert Bourassa aurait vraiment tenté de la réaliser. Tout dit que Bourassa, par sa longévité et sa ténacité, a gaspillé la fenêtre historique pendant laquelle la réforme interne du Canada était envisageable. Et maintenant, elle ne l’est plus. »

Ce bouleversant et captivant portrait du naufrageur libéral est un grand livre politique et devrait prémunir les Québécois contre les héritiers de ce triste sire.

***

Collaborateur du Devoir


Suggérer cet article par courriel
Livres - revues - arts - 2012

Financement de Vigile

N’hésitez pas à contribuer à sa production

Joignez-vous aux Amis de Vigile

Objectif 2014: 60 000$
5 965$  10%
Paiement en ligne
Don récurrent

Contributions récentes :

  • 8/04 Capucine Trenca : 50$
  • 8/04 Myriade Klon : 50$
  • 8/04 Stéphane Van-Aelst : 25$
  • 8/04 Henri Marineau : 25$
  • 8/04 Paul Rodgers : 15$
  • 8/04 Gilles Thouin : 5$
  • 8/04 Raymond Saint-Arnaud: 20$
  • 8/04 Ronald Richard : 10$

Toutes les contributions

Merci beaucoup!