La solitude des États-Unis

Plus forts, les États-Unis ? Alors qu’ils vont bientôt se faire doubler par la Chine et que s’écroulent leurs infrastructures ?

Le Devoir
lundi 12 septembre 2011

Comme il est loin, le « Nous sommes tous américains ! » du directeur du journal Le Monde, dans son fameux éditorial publié en une, le 12 septembre 2001.

Tous Américains ? Certes, c’était en partie vrai, dans les heures et les jours qui ont suivi ces terribles minutes dans Lower Manhattan. Et encore : une minorité non négligeable de Latino-Américains, de Québécois, de Français, et d’autres Européens, n’ont-ils pas discrètement murmuré, presque instantanément : « Ils l’ont tout de même un peu cherché... » Quand ce n’était pas, à voix haute (mais plus rarement) : « Bravo ! Bien fait pour leur gueule ! »

Cela dit, le ralliement solidaire dans l’horreur partagée restait tout de même, au niveau des réactions officielles bien entendu, mais également au niveau des sociétés, le modus operandi de ces journées tragiques, dans une majorité de pays. Au Québec comme ailleurs, des marques spontanées de solidarité s’étaient multipliées envers le peuple américain dans l’épreuve.

Dix ans plus tard, rien ne subsiste de ce bel élan. Les États-Unis sont seuls ou presque dans leur commémoration — même si la presse occidentale s’est mobilisée pour l’anniversaire. L’émission spéciale de Dimanche Magazine, hier à la Première Chaîne de Radio-Canada, montrait avec éloquence que, dans des régions comme l’Afrique du Nord, le Moyen-Orient ou l’Asie centrale, ce 10e anniversaire ne représente pas grand-chose et qu’il est passé, hier, presque inaperçu.

Très vite, dans les semaines qui avaient suivi le 11-Septembre, l’approche nationaliste, militariste, hautaine, le « Qui n’est pas avec nous est contre nous » de George Bush, l’esprit vengeur, politicien et opportuniste qui avait alors envahi Washington, avaient rendu caduques toutes les belles déclarations à la manière du Monde et gaspillé la chance de transformer une telle épreuve en examen de conscience, en réflexion et en réconciliation.

On se prend à rêver à d’autres scénarios qui auraient pu survenir, si par exemple un Al Gore (candidat démocrate à la présidentielle de novembre 2000, et véritable vainqueur au suffrage universel) s’était alors retrouvé à la Maison-Blanche, à la place du « jouet des neocons » que s’est vite révélé être George Bush. La catastrophique invasion de l’Irak, par exemple, n’aurait peut-être jamais eu lieu.

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Et comme il sonne faux, ce « Nous sommes plus forts aujourd’hui qu’il y a dix ans ! » lancé ce week-end par le président Barack Obama, à l’heure des cérémonies de New York.

Plus forts, les États-Unis ? Certes, ils sont capables de commémorer entre eux de façon digne ; et Lower Manhattan — porté par la santé retrouvée des banquiers, qui n’est pas celle de tout le monde — a bien repris vie.

Mais leur économie nationale vacille, mise à genoux (entre autres causes) par deux guerres ruineuses et sans victoire, l’une (l’Irak) ayant ouvert toute grande la porte à l’influence d’un Iran chiite par ailleurs craint, l’autre (l’Afghanistan) ayant peut-être donné un coup de mort à l’OTAN, les deux ayant coûté près de 4000 milliards de dollars à l’économie américaine... pour rien en retour. Les deux ayant été causées — ou plus précisément : rendues possibles, car l’invasion de l’Irak trottait déjà, avant le 11-Septembre, dans la tête des faucons de George Bush — par les maudits attentats.

Plus forts, les États-Unis ? Alors qu’ils vont bientôt se faire doubler par la Chine et que s’écroulent leurs infrastructures ? Alors que progressent la méfiance et l’ignorance envers le reste du monde ? Alors que les querelles sans fin au Congrès paralysent tout le système politique ? Que, rongées par l’angoisse économique, l’esprit de vendetta et l’hyperobsession sécuritaire, reculent les valeurs à la base de ce pays ?

Douloureux questionnement, bien exprimé par l’éditorialiste anonyme du New York Times, dans l’édition dominicale d’hier :

« Les États-Unis n’ont pas été grandis par les événements qui ont suivi. De fausses raisons ont conduit à une guerre mal menée, coûteuse en argent et en vies humaines. Notre esprit civique s’est vu envahi par la montée d’une xénophobie à l’opposé de nos idéaux. Et la guerre contre le terrorisme s’est doublée d’un affaiblissement des libertés civiles qui sont à la base de notre culture. »

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Le déclin américain est clairement à l’ordre du jour ; il débouchera peut-être, à l’avenir, sur un monde plus équilibré et plus juste. Ironie de l’Histoire, ce déclin aura été accéléré, plutôt que freiné, par le geste haineux du 11-Septembre et la réaction démesurée qui l’a suivi. Mais sous de tels auspices, la solitude et l’affaiblissement des États-Unis ne devraient jamais, pour autant, être des motifs de réjouissance.

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François Brousseau est chroniqueur d’information internationale à Radio-Canada. On peut l’entendre tous les jours à l’émission Désautels à la Première Chaîne radio et lire ses carnets dans www.radio-canada.ca/nouvelles/carnets.

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francobrousso@hotmail.com

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