« Au commencement ils vous ignorent...
Puis ils vous trouvent amusants...
Ensuite ils vous combattent...
Et finalement...
Vous gagnez »
Gandhi

La revanche du risque

mardi 11 novembre 2008

Après la débâcle d’Enron en 2001, dans ce qui a été décrit comme la fraude du siècle, le marché financier s’est promis que jamais plus les choses ne seraient laissées au hasard et que les transactions louches seraient scrutées à la loupe.

Ainsi, à l’époque, et même bien avant, plusieurs professeurs ont commencé à parler des bienfaits de l’introduction des cours d’éthique dans les écoles prestigieuses de gestion, et il est vrai qu’au cours des années qui ont suivi cet épisode douloureux, plusieurs cours d’éthique et de « bon » management ont vu le jour. Mais il serait un peu naïf de croire qu’un simple cours d’éthique peut régler un problème inhérent au monde de la finance et, plus précisément, aux départements de gestion qui forment les futurs gestionnaires qui se retrouvent le plus souvent dans les corridors de Wall Street ou du Chicago Board of Trade et d’autres Bourses internationales.

Il faut plutôt remonter aux années 80 pour comprendre les sources de la tragédie qui se joue sous nos yeux dans les banques et sur les marchés financiers. Il est évident que le commun des mortels attribue ce désastre à la quantité de crédit douteux que les banques ont accumulé depuis des années. Il faut gratter un peu pour découvrir que, derrière les crédits douteux, il y a eu l’émergence depuis la fin des années 80 de toute une panoplie de produits dérivés et de toute une gamme de nouveaux produits au nom aussi barbare qu’exotique. Des mathématiciens métamorphosés en génie de la finance les ont offerts aux dirigeants des banques et des maisons de courtage pour les protéger contre le risque croissant.

Ainsi, des noms comme contrat à terme, « swap », « plain vanilla options » restent inconnus du grand public. Ce sont des produits de la haute finance conçus pour aider les banques qui veulent se prémunir contre les risques qu’elles encourent après avoir pris des positions hautement spéculatives sur certains marchés, comme le marché du crédit douteux. Ces institutions veulent se protéger en achetant des produits dérivés pour amortir leur chute quand les choses vont mal ou profiter des meilleurs scénarios quand un bon vent souffle sur l’économie. On appelle les mathématiciens de la finance pour qu’ils conçoivent sur mesure un nouveau produit financier dont la formule d’évaluation mathématique demande des heures de simulation informatique pour donner une approximation de leur valeur.

Ainsi, graduellement, les banquiers censés gérer, et surtout comprendre et réduire le risque, se sont entourés de belles formules leur donnant la fausse impression qu’ils sont devenus invincibles et que le risque est finalement maîtrisé.

Et pourtant, cette quête du profit et cette soif du gain sans tenir compte du risque a mené à l’affaissement de la compagnie Long Term Capital Management qui, vers la fin des années 90, a nécessité l’intervention de plusieurs banques, dont Lehman Brothers qui se trouve aujourd’hui par ironie du sort en faillite. Il semble que les marchés aient oublié cet épisode ou du moins qu’ils n’en aient pas tiré de leçons.

Ainsi, il est devenu révolu le temps où les financiers s’occupaient à trouver la meilleure combinaison entre les capitaux propres et la dette pour maximiser la valeur de la firme. Les étudiants en finance passent beaucoup de temps à décortiquer des formules mathématiques et peu de temps à analyser et à comprendre le monde qui les entourent. Ils terminent leurs études en pensant que les formules programmées dans leur ordinateur seront toujours là pour quantifier le risque, le contenir et les sauver. Mais on aurait dit que le risque, cette fois, a fait fi de toutes les formules. Il s’est déchaîné pour venir manger les profits exorbitants accumulés depuis des années.

Et les simples citoyens dans tout ça ? Perdus dans la tourmente ? Seule plus de transparence et de responsabilisation, moins d’arrogance et plus d’éthique dans la gestion des entreprises pourraient redonner confiance aux gens.

***

Monia Mazigh, Détentrice d’un doctorat en finance de la faculté de gestion de McGill, militante pour les droits de la personne et auteure du livre Les Larmes emprisonnées (Boréal, octobre 2008)


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