« C’est justement pour préserver ce qui est neuf et révolutionnaire dans
chaque enfant que l’éducation doit être conservatrice, c’est-à-dire assurer
la continuité du monde ».
Hannah Arendt, La Responsabilité
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Le Québec se trouve aujourd’hui entre l’ajournement et l’abandon. Sa position, limite et inconfortable à souhait, se caractérise par une tendance à l’oubli actif de soi, sinon à l’effacement progressif de soi-même dans les autres. La population en effet, prise de vertige devant l’obligation de s’assumer elle-même, connaît une crise, l’épreuve des tribulations, mais elle ne peut recourir à la croyance en Dieu pour s’en sortir. Si elle arrive à combattre le déni de la réalité, si elle s’active contre les forces de l’oubli, elle pourra connaître une période de réveil, c’est-à-dire qu’elle acceptera de voir la réalité en face et s’engagera à relever le défi qu’elle est devenue pour elle-même. Le « sursaut », c’est précisément le nom que l’on donne à cette rencontre avec le réel, à ce choc témoignant de la fin de la période du rêve, de l’aérien et du repliement identitaire. Le sursaut, s’il est bien compris, peut conduire à la fin de la négligence à l’égard de soi-même et, dans le même mouvement, à l’acceptation de la responsabilité reçue des ancêtres.
Soyons encore plus clairs : quand la période du sursaut se réalise, la société peut être sujette à un gain ou une perte. Si elle entend remédier à la situation délicate qui est la sienne, c’est-à-dire à l’emprisonnement volontaire dans une cage, elle décidera alors de se prendre en main. Tout est ici une question de reprise : la société décidera de reprendre ce qu’elle avait abandonné en soignant tout ce qui l’entoure. Au lieu de demander la permission aux autres et d’attendre des cadeaux, elle décidera de ce qui est bon pour elle et pour son avenir. Et que fera-t-elle ? Il importera alors de nettoyer, de réparer, pour ensuite entretenir ce qu’elle sera devenue et ce qu’elle possèdera encore. Car si la société qui attend ou espère le sursaut est en partie malade, repliée et brisée, elle devra par conséquent accepter de nettoyer et de panser ses blessures, morales (les citoyens) et physiques (les biens), afin de favoriser la guérison. La convalescence, qui appartient elle aussi à la santé, est un moment important dans la vie culturelle des société blessées.
Ce texte part du constat suivant : au Québec, la société connaît une crise (au mieux provisoire) qui s’exprime dans la tendance à la désolidarisation et qui conduit à la solitude et l’abandon de ses membres. Devenu vulnérable, le Québec a semble-t-il besoin d’une écologie politique, c’est-à-dire d’une pensée de la responsabilisation collective envers l’avenir. Nous présentons ici trois opérations simples susceptibles de faire du « sursaut » attendu une étape positive, une période de croissance, une réussite sociale capable d’éviter la désolation. Les trois étapes politiques de la responsabilisation à l’égard de soi-même sont sans surprise la réparation, l’entretien et le recyclage.
L’urgence : la réparation de soi-même
Or si les citoyens ont perdu confiance en eux-mêmes et que les liens entre les individus et les familles sont brisés, il importe de travailler à la réparation, à la guérison, c’est-à-dire à la réconciliation des citoyens. Cette réparation des liens ou réconciliation qui, jadis, s’opérait par le religion, ne peut réussir aujourd’hui que par la famille. Car la famille est et demeura le noyau de toute société humaine. Toute thérapie sociale roulera sur la famille.
Or une famille qui s’occupe d’elle-même, une société qui protège ses membres, un État qui prend en charge les citoyens les plus défavorisés, voilà les clefs d’un futur meilleur. Pourquoi ? Parce que ce qui assure le succès et la réussite d’une société en continuité avec elle-même, peu importe sa taille, sa grandeur et son histoire, ce ne sont pas seulement les emplois, les ressources et les biens matériels, mais ce sont plutôt ses capacités à se réparer et à prendre soin d’elle-même. La culture sert à cela, prendre soin de soi-même. Une société, rappelons-le encore s’il le faut, est un regroupement ou une mosaïque d’individus qui, partageant une langue commune, s’engage envers l’avenir.
On peut se demander ici ce qu’est une société pauvre. La réponse se donne d’elle-même : c’est une société qui, oubliant ses traditions, acceptant sans réagir l’effacement progressif d’elle-même, a fait de l’individualisme et du matériel les seules valeurs présidant au comportement de ses membres. Sans surprise, la société pauvre dépend des autres, qu’elle estime plus qu’elle-même, et se montre incapable d’entretenir ce qu’elle a elle-même bâti. La pauvre société se reconnaît également dans son incapacité à combattre efficacement l’injustice, la violence et la corruption. Elle se reconnaît aussi dans le déni partagé de la réalité et le recours immodéré à la pensée magique. Déliés et obsédés par les biens matériels, ses citoyens ont négligé le Bien commun : les immigrants ne sont plus incités à s’intégrer, les jeunes sont sans famille et sans écoles véritables, et les riches, toujours plus riches, consomment davantage en imposant ce modèle à tous les autres membres de la société. La pauvre société cherche souvent à devenir une sorte de trianglocratie, c’est-à-dire une société où le pouvoir d’écrasement des supérieurs sur les inférieurs repose sur le culte de la pointe et du sommet. Pour combattre la tentation contemporaine de la trianglocratie, un modèle libéral d’origine anglaise qui se base sur les angles, on rappellera des principes universels comme l’égalité, la liberté, la fraternité, le partage et la justice, etc. Ces principes exigeants, on les enseignera soigneusement à nos enfants afin qu’ils s’incarnent dans le monde social.
La tâche : l’entretien de soi-même
Quand la réparation est effectuée et que les liens sont resoudés dans la vie familiale, il convient de s’entretenir soi-même. Or, comment une société, demandera-t-on, peut-elle s’entretenir elle-même ? Est-ce que l’on entretient une société comme une voiture ? La réponse est non ! Il y a au moins trois manières, au quotidien évidemment, d’entretenir une société humaine. Ces étapes favorisent le passage réussi de la maison à la société.
À la maison, on entretiendra le noyau de sa société en inculquant très tôt les « bonnes manières », car c’est par l’expression des règles de politesse et de « savoir-vivre » qu’on entrera convenablement en société. Les bonnes manières, jadis conservatrices et aujourd’hui progressistes, relient les parents aux enfants et rattachent toute la collectivité. Si les parents enseignent sérieusement le minimum de la civilité, le premier entretien de soi, celui de la proximité, sera réalisé.
À la maison, on entretiendra le noyau de sa société en expliquant les rudiments d’une communication réussie, car ce n’est pas en bavardant tout le temps et en passant ses journées dans les communications superficielles que l’on formera des citoyens responsables. On veillera à éviter les abus technologiques afin de favoriser la discussion véritable. On reconnaîtra le rôle décisif des fêtes dans la restauration de la famille et on récompensera le travail bien fait à l’intérieur de la première des sociétés humaines, qui demeure la famille. Valoriser le travail bien fait revient à refuser le relâchement et le laxisme, que l’on retrouve aujourd’hui dans de nombreuses institutions, afin qu’ils ne se s’expriment pas dans la sphère sociale. Si les nouveaux parents parviennent à enseigner, par l’exemple, le dialogue, le respect de la langue et des normes, et l’importance de l’expression dans la communication « humaine », la seconde forme d’entretien, celui de la distance moyenne, sera réalisé.
À la maison, on entretiendra sa société en valorisant le sport sain. En effet, le sport, qu’il soit pratiqué individuellement ou en équipe, en été ou en hiver, permet l’apprentissage de l’hygiène, de la discipline, mais aussi le développement de soi. Loin du sport professionnel, l’on pratiquera un sport qui soit en harmonie avec la nature, soi-même et les autres. Comme toutes les grandes activités humaines, le sport transporte des valeurs positives et favorise l’insertion dans la vie sociale. Le sport maintient la santé, tant celle de l’esprit que celle du corps, évidemment. Si la société met l’accent sur le sport pour lui-même, la troisième forme d’entretien, celui du dépassement de soi dans les autres, sera réalisé.
La responsabilité de soi-même : le recyclage comme symbole de l’avenir
La responsabilité, comme l’expliquait le philosophe Hans Jonas en 1979 dans son livre intitulé le Principe responsabilité, culmine dans le fait de se soucier activement des générations futures. Pour nous aujourd’hui, la pensée de Jonas s’interprète ainsi : après avoir réparé les liens sociaux, entretenu sa petite société dans la grande, il faudra penser à l’avenir de celles-ci. Cet avenir se trouvera dans la tâche environnementale, entre autres celle du recyclage.
Il importera dès lors d’assurer le recyclage afin de prolonger toujours plus la survie de la nature, la grande maison, et de ses habitants. Contre le réchauffement planétaire, on pensera à accomplir de petits gestes hautement significatifs, que ce soit une attention à la consommation de l’eau, aux dépenses d’énergie, au gaspillage du papier, etc. Le recyclage consiste précisément à donner un nouveau cycle à ce qui n’en a plus pour cause de négligence. Recycler, c’est oublier un peu son ego dans l’avenir possible de ses enfants, c’est-à-dire une tentative pour donner un second souffle ou un dernier avant la mort qui nous attend. Car la capacité à recycler, qu’on l’accepte ou non, s’impose désormais comme le symbole d’une société responsable d’elle-même, c’est-à-dire d’une société capable d’envisager l’avenir.
Dominic DESROCHES
Département de philosophie / Collège Ahuntsic
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