La rancoeur des « petits Russes »

« La vision controversée de Michael Ignatieff sur l’Ukraine »

mardi 19 avril 2011


Michael Ignatieff s’est lui-même défendu, assurant alors qu’il respectait les Ukrainiens. Les extraits cités, a-t-il précisé, ne visaient qu’à illustrer les préjugés dominants à l’époque de sa jeunesse. Il estimait par ailleurs dangereux de les isoler : Blood and Belonging est un livre profond et complexe, une réflexion nuancée sur le nationalisme à l’époque postsoviétique.

Photo : Andy Clark, Reuters

Gabriel Béland La Presse (Winnipeg) Dans ses habits du dimanche, debout sur le perron de l’église, Vira Bondaruk pèse ses mots. « Je pense que M. Ignatieff a fait une erreur, mais je pense aussi que ses ennemis en ont exagéré l’importance. »

La dame dodeline de la tête comme pour signifier que cette réponse est bien réfléchie et, franchement, plutôt raisonnable. Alors, le 2 mai, pourrait-elle voter pour le chef libéral ? Cette fois-ci, elle ne réfléchit pas une seconde : « Non, jamais. Il nous a insultés, vous savez. »

La messe est finie et les fidèles sortent au compte-gouttes de l’église ukrainienne Holy Eucharist. Nous sommes dans le nord de Winnipeg, au coeur d’une circonscription où plus de 20% des électeurs sont d’origine ukrainienne. Les conservateurs fondent beaucoup d’espoir dans Elmwood-Transcona. Elle fait même partie d’une liste restreinte de 10 circonscriptions « très ethniques » que le parti espère remporter.

On a fait grand cas de l’opération de séduction menée par le parti de Stephen Harper auprès des communautés sud-asiatique, chinoise et juive. Mais, dans un document interne du Parti conservateur qui a été éventé début mars, les Canadiens d’origine ukrainienne étaient aussi visés en toutes lettres.

Pour gagner le vote de la 10e minorité en importance au pays, les conservateurs disposent de munitions qu’ils n’ont pas auprès d’autres communautés : les supposées « erreurs » et « insultes » du chef libéral auxquelles fait allusion Mme Bondaruk.

Les conservateurs soutiennent en effet que Michael Ignatieff a tenu des propos méprisants envers les Ukrainiens dans son livre Blood and Belonging, écrit il y a plus de 15 ans.

« L’indépendance de l’Ukraine évoque des images de chemises paysannes, le son nasal d’instruments ethniques, de ridicules cosaques en cape et en bottes, de méchants antisémites », peut-on lire dans l’ouvrage (traduction libre).

Le diplômé de Harvard explique plus loin qu’il a de la difficulté à prendre au sérieux l’Ukraine. Car, en plus de sa suspicion usuelle envers tous les nationalistes, écrit-il, « quelque part à l’intérieur, je suis encore ce que les Ukrainiens appellent un Grand Russe et il y a toujours une trace de ce vieux dédain russe pour ces « petits Russes » ».

« La pire des politiques »

Les conservateurs ne se sont pas gênés pour reprendre ces passages. Des milliers de lettres ont ainsi été envoyées en 2009 à des résidants du sud du Manitoba par le député de Provencher, Vic Toews. Elles contenaient les extraits en question sous l’en-tête : « La vision controversée de Michael Ignatieff sur l’Ukraine ».

La manoeuvre conservatrice a fait grand bruit dans la province qui, comme le reste des Prairies, compte une importante population d’origine ukrainienne. Une députée libérale locale, Anita Neville, a dénoncé à l’époque « la pire des politiques, celle qui consiste à monter un groupe contre un autre ».

Michael Ignatieff s’est lui-même défendu, assurant alors qu’il respectait les Ukrainiens. Les extraits cités, a-t-il précisé, ne visaient qu’à illustrer les préjugés dominants à l’époque de sa jeunesse. Il estimait par ailleurs dangereux de les isoler : Blood and Belonging est un livre profond et complexe, une réflexion nuancée sur le nationalisme à l’époque postsoviétique.

Deux ans plus tard, force est de constater que la stratégie conservatrice a touché la cible. Les membres de la communauté ukrainienne rencontrés au Manitoba connaissent très bien l’affaire. La plupart s’en offusquent, d’autres - moins nombreux - haussent les épaules. Mais il est clair que rarement un livre obscur sur l’avenir du nationalisme a eu autant d’écho auprès d’électeurs... « Moi, j’étais fâché. Tout le monde était fâché, rappelle un ancien président de la Fondation Canada-Ukraine, Ostap Hawaleshka. C’est une des raisons pour lesquelles je ne vais pas voter pour M. Ignatieff. »

« Il faut se rendre compte que, comme tout le monde, M. Ignatieff est un produit de sa famille. Il vient d’une grande famille russe et ces gens-là avaient une certaine attitude par rapport aux gens communs, poursuit cet universitaire retraité qui habite Winnipeg. Les Ukrainiens étaient perçus comme ça, comme des gens de la base. Bien sûr, M. Ignatieff est maintenant nord-américain, mais on ne perd jamais complètement son bagage familial, n’est-ce pas ? »

« Il aurait pu s’expliquer, poursuit-il, démontrer un changement de point de vue. Mais il ne l’a pas fait ! »

La « pire des politiques » des conservateurs semble avoir porté ses fruits dans les Prairies. Au grand dam des libéraux qui bataillent dur dans plusieurs circonscriptions. « Ce qu’ils ont fait est choquant. De prendre des extraits hors de leur contexte afin de tromper les gens, c’est dans le créneau des conservateurs », a dénoncé, hier, la libérale Anita Neville en entrevue à La Presse.

« Ils semblent croire que la politique consiste à diviser les gens. Et ça, c’est triste. »


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2 mai 2011 - Harper majoritaire

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