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Penser le Québec
La quête imaginaire des origines
Hommage à Jean-Claude Lauzon
Dominic Desroches
Collaboration spéciale
jeudi 15 janvier 2009


« Folie n’est pas déraison, mais foudroyante lucidité »
Réjean Ducharme, L’Avalée des avalés

***

Le Québec ressemble parfois à un géant à la mentalité fragile. D’un côté, il est capable de réussir de grandes choses et de se faire des muscles, comme le frère de Léolo, mais de l’autre, il sait bien qu’il est un perdant, un être qui ne vaincra jamais la peur inscrite au fond de lui. Le Québec n’est-il pas un éternel adolescent qui, bien que vieillissant, n’a pas de modèle pour devenir enfin un adulte, un être capable de s’assumer ? Sans origine claire ni projet d’avenir sain, il veut retourner d’où il vient. Son rêve, ou son refuge, risque de se transformer, au réveil, en cauchemar. Partant de ces quelques indications, ce texte voudrait rendre hommage au cinéaste Jean-Claude Lauzon, un cinéaste québécois parti beaucoup trop tôt.

Dans ce texte, nous montrerons que le film Léolo, si on prend le temps de l’analyser, peut nous apprendre beaucoup sur nous-mêmes. Nous nous intéresserons à la vie rêvée de Léolo, lui qui s’invente un mythe fondateur parce qu’il refuse ses pénibles origines familiales. Si Léolo, comme son frère aîné et défenseur Fernand, a peur, il est peut-être à l’image de nous tous. Poète caché, enfant créatif en crise d’identité et voyeur malchanceux, Léolo n’est aimé que par sa mère - en manque de détermination dans une famille folle, le père étant absent, Léolo vit comme un mort-vivant, un fou, qui attend son réveil, c’est-dire sa mort. Léolo est un vrai québécois, comme nous le verrons dans les paragraphes qui suivent.

La quête de l’origine et la nécessité du mythe fondateur

Le Léolo de Jean-Claude Lauzon vit dans le Mille-end à Montréal. Or, loin d’être un Québécois assuré, Léolo est un Canadien français en quête de ses origines. Comme Léolo, nous sommes des Canadiens français, nous le sommes redevenus, des individus embêtés par leur identité. Parlant français, minoritaires sur l’île de Montréal, nous nous retrouvons la plupart du temps en conflit avec les nouveaux arrivants, les Italiens et les Grecs au début du siècle par exemple, et les anglophones qui cherchent à conserver le pouvoir et les richesses. À la recherche d’eux-mêmes, les Québécois restent vagues quant à leur avenir, car ils n’ont pas fait, à l’instar des Américains et des Français, une révolution nationale fondatrice du pouvoir politique. Léo, qui dit s’appeler Léolo Leozone (notez la proximité avec le nom du cinéaste), s’invente des origines italiennes, de vraies origines, une vraie identité, issue d’un pays éloigné à la culture riche. Dans une famille résolument folle, il rêve de l’amour d’une jolie italienne qui le sortirait du cauchemar familial. Il préfère s’inventer une vie, un espoir, un monde, et… un chaud.

Le rôle décisif que joue le rêve dans une vie de misère

Léolo est tôt épris du seul livre que possède sa pauvre famille, à savoir L’Avalée des avalés de Réjean Ducharme. De livre, Léolo retient et répète le même motto : « parce que je rêve, je ne vis pas ». Le jeune rêveur se voit avalé, mais aussi écrivain, sans doute parce qu’il est incompris et que le rêve se tient dans les lettres des livres. Tout porte à croire que le livre, pour le jeune, n’apporte pas la connaissance, mais l’espoir de sortir de sa situation intenable. À l’école, où l’on apprend l’anglais par coeur, le rêve demeure celui de sortir et de devenir quelqu’un.

Au quotidien, les Québécois, semble suggérer le cinéaste, rêvent et ne vivent pas. Pour eux, tout se passe comme si le rêve valait mieux que le réel, comme si l’imaginaire était plus riche que la réalité. Dans une vie de misère, dans une vie où l’anglais domine sans partage et que le travail est physique, la sortie la plus abordable s’appelle le rêve. Léolo s’y abandonne totalement, lui qui a conservé l’espérance de voir son frère aîné réussir. Léolo plaque sur son frère une mission : le protéger et vaincre la peur qui hante sans cesse la famille. Si son frère l’aide à plonger au fond du Saint-Laurent pour trouver de petits trésors à vendre, on réalise que les Québécois résistent souvent à la tentation de se fondre avec le fleuve, le gardien de leur mémoire.

La peur intérieure et son triomphe dans la mort

Or, toujours est-il que l’obstacle des Québecois est celui de Léolo : la peur. Le jeune Canadien français des milieux défavorisés est « taxé » par les autres et doit se replier dans la peur et le rêve. Il rêve au jour où le grand frère, devenu culturiste, vengera la réputation de la famille. Sans la présence du père, qui est défaillant, il convient de battre les ennemis taxeurs par la force du corps, voilà pourquoi Fernand s’entraîne compulsivement. Dans l’esprit de Fernand, qui ne sait ni lire ni écrire, se cache le fantasme de devenir un Joe Montferrand, un Louis Cyr, un grand Antonio, rien de moins. Fernand s’entraîne sans cesse et veille sur Léolo, qui voit en lui un modèle de force.

Le jour où Fernand, accompagné de Léolo, rencontre l’adolescent qui l’avait taxé jadis, l’heure de la revanche a sonné. Léolo invite son frère à redresser les torts et rétablir enfin la réputation de la famille. Fort et musclé, Fernand repousse aisément le jeune immigrant taxeur. Mais au lieu de s’enfuir devant la montagne de muscles qu’est Fernand, le provocateur reste devant et le cherche. Or, si on s’attend à ce que le Canadien français écrase le taxeur, la surprise est grande. Alors qu’il doit utiliser ses poings, sa rage, et vaincre une fois pour toutes la peur qui le hante depuis toujours, Fernand s’écroule. Le Québécois ou le Canadien français n’a pas appris à haïr. Quand cela compte vraiment, il recule et s’effondre. Fernand est alors frappé par un ennemi beaucoup plus petit que lui, nettement moins fort, mais quelqu’un qui ne recule pas et qui ne connaît pas la peur. Voyant son frère recroquevillé comme un bébé, «  un bébé trop grand pour son corps », Léolo réalise que la peur est ancrée en nous et que le plus fort peut receler la peur la plus grande. La peur intérieure, et les Québécois en savent quelque chose, c’est le repliement sur soi, le refus du combat pour sa survie, l’attente de la mort.

L’absence du père et la question de l’engeance

Si les Canadiens français ont si peur, on peut se demander si ce n’est pas en raison de l’absence du père. Élevés par des mères et historiquement confrontés à une blessure profonde, la Conquête, les Québécois, à l’instar de Léolo et de Fernand, semblent souffrir de la défaillance ou de l’absence du père. Le père symbolique est peut-être aussi absent que le père réel. Fernand a beau être gros et fort, entraîné et puissant, son père ne lui a rien transmis. Il n’existe plus ce père, cet homme de réputation, de force, de courage et de victoire. Au fond de lui, Fernand n’est pas un homme. Léolo d’ailleurs fait comme ses amis, mais il ne réussit pas à trouver son identité masculine. Dans la vie des Canadiens français, le seul père semble celui qui est aux cieux et qui voit son nom sanctifié. Le malheur, c’est que ce père, Dieu le père, ne peut rien pour nous, surtout si nous sommes athés, dans la vraie vie, celle du combat pour le travail et la reconnaissance. Le crucifix apparaît comme le symbole ultime de la vie canadienne française : elle témoigne d’une attente, de la souffrance et d’une vie sacrifiée pour un morceau de pain.

La vie de mort-vivant dans une famille folle

En effet, la famille canadienne française vit souvent comme Fernand et Léolo, comme leur mère, leur sœur et leur père et même leur grand-père, c’est-à-dire comme des morts-vivants. Léolo se surprend souvent à penser que sa place n’est pas dans un cimetière, car il est déjà mort, mort-vivant. On dirait que le cinéaste veut nous faire comprendre que les jeunes qui souffrent de leur identité, les plus sensibles parmi ceux qui cherchent à devenir des hommes, sont en vérité des poètes. Ils sont bien sûr à la fois ici et ailleurs, morts et vivants, énergiques et suicidaires. La folie côtoie le génie comme la maladie la santé. Notre vie de Québécois semble bien cernée par le destin de Léolo : nous sommes vivants tout en étant déjà morts, nous sommes créatifs, mais incapables d’assumer l’héritage des pères qui nous ont abandonné en Amérique, la terre neuve de Giovanni Caboto ou de Jacques Cartier. Comme Léolo, nous pensons inconsciemment au suicide, à la mort dans le fleuve Saint-Laurent, la majestueux fleuve qui garde toujours le secret et les trésors de nos lointaines origines.

Fuite, sortie du rêve et… la baignoire de glace

Et quel sera le destin de Léolo, qui est peut-être aussi le nôtre ? Léolo regarde passer des bateaux qu’il ne prendra jamais, tout en voulant fuir dans une Italie imaginaire. Il pense alors au crime passionnel, c’est-à-dire le meutre cruel du responsable de cette engeance folle qu’est sa famille, donc le meurtre du grand-père abuseur. Mais ce meurtre, fut-il réussi, changera-t-il quelque chose ? Léolo cherche en même temps à recoller les morceaux de sa famille, un peu comme si elle était un disque brisé, mais sans y parvenir. Confronté depuis sa jeunesse à l’obligation de « pousser vers l’extérieur quelque chose d’intérieur » (le père de Léolo était persuadé que les laxatifs, par leurs actions, favorisent la purification du corps et de l’âme, ce qui a plutôt eu pour effet de traumatiser les enfants de la famille obligés d’expulser sans cesse…), Léolo entend demeurer dans son rêve et n’en sortir jamais. Mais ce qui devait alors arriver arriva : Léolo décompensa et se retrouva à l’hôpital dans une baignoire remplie de glace. La fuite ne pouvait plus durer et la réalité, construite à même l’héritage familial, finit par rattraper le poète de sept ans. Que pouvons-nous finalement en tirer pour nous-mêmes ?

Nous sommes un peu, à bien y penser, comme le Léolo de Lauzon : nous préférons le rêve à la réalité. Nous cherchons nos origines et nous sommes prêts à les inventer au lieu de les trouver dans notre histoire. Pis encore  : certains d’entre nous préfèrent même l’origine des autres, celles des nouveaux arrivants, au lieu de la leur, sous prétexte que celle-là serait plus riche. Malades de notre quête identitaire – et le cinéaste paraît l’avoir senti –, nous risquons de finir dans une baignoire de glace après avoir échappé notre rêve, un rêve qui, quand il ne libère pas, nous enferme à jamais. Dominic Desroches
Département de philosophie
Collège Ahuntsic

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