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La nuit dans la cage
Sommeil, endettement et servitude dans la toxicomanie politique
Dominic Desroches
Collaboration spéciale
vendredi 22 février 2008


« La nuit venue, l’athée cède presque
à la tentation de croire en Dieu »
Edward YOUNG

***

Nos ancêtres ont connu la conquête britannique en 1759. Ils n’ont pas choisi délibérément la cage, encore moins la dépendance qui l’accompagne. Depuis cet épisode éprouvant pour notre langue et notre culture, les Québécois se trouvent confrontés à une histoire souffrante construite sur des duplicités. Ou bien acceptent-ils de rester dans une cage, malades de leur récit historique… ou bien décident-ils, avec fierté, courage, méthode et organisation politique, d’en sortir afin de retrouver la liberté qui les attend encore.

Dans ce texte, nous chercherons à mieux comprendre le versant caché de la vie dans la cage. Si nous avons montré ailleurs comment se construit la cage et comment y vivent les Québécois de jour, il convient de montrer que le politique s’y réalise la nuit, c’est-à-dire quand les animaux intoxiqués dorment au gaz. Nous voulons expliquer ici que les vrais enjeux politiques ne sont pas audibles durant la journée, car la journée sert au bavardage et à l’expression médiatique des commentaires qui masquent les vrais problèmes politiques. L’erreur des politologues et des poètes du politique n’est pas d’aimer la politique, mais de ne pas saisir que les véritables enjeux ont leurs effets la nuit, quand les animaux, fatigués de tourner en rond dans la cage, se sont enfin assoupis. Contrairement à ce que prétendent les anciens ministres devenus journalistes de service, les spécialistes de la politique diurne ou les experts télégéniques épris d’actualité, l’essentiel du travail politique ne se voit pas, mais opère la nuit. En ce sens, notre texte aurait pu s’intituler « politica in nuce », car il veut montrer que c’est surtout la nuit que la cage se construit et que les pensées politiques qui « attaquent dans le dos » entrent et font définitivement leur chemin en nous.

Le sommeil dogmatique comme « opium » du peuple

Certes, il faut d’abord pardonner au travailleur de jour d’avoir le goût, le soir venu, de dormir. En effet, et Marx l’a montré clairement, le propre des esclaves du travail est d’avoir l’intention de dormir et non de critiquer. Fatigués, épuisés, dépassés par leur condition, les esclaves sont incapables de trouver la force de lever la tête afin de voir à l’extérieur de la cage, tandis que les hommes libres, souvent intellectuels et riches, font de leurs activités quotidiennes des moyens de libération et d’asservissement des autres. Pour reprendre une idée de Marx : il y a ceux qui travaillent comme des forcenés dans l’infrastructure, toujours en proie à l’angoisse et à la peur de manquer d’argent, et ceux qui vivent en pleine lumière, au niveau de la superstructure, heureux dans la liberté de penser et d’agir.

Or, ne voyant que le manque de matériel, la souffrance et les rêves, les esclaves confinés dans l’infrastructure discutent du salaire et des avantages car, incapables de concevoir leur libération, ils veulent meubler leur cage. De plus en plus près de leurs sous, ils refusent aujourd’hui les possibilités de luttes syndicales et rêvent que le patron les comprendra. Ils sont petits, repliés et écrasés par les dominants, ceux qui imposent leur langue et les conditions de travail. Bref, le jour permet de survivre et d’observer les riches et la nuit, espace de la peur, sert à rêver.

Sans surprise, on comprendra que les esclaves du travail refusent de souffrir davantage : ils veulent le paquet tout de suite, ils cherchent à devenir banquier immédiatement, ils souhaitent que la gloire vienne sans davantage de travail, voilà pourquoi ils sont majoritairement épris de billets de loto et de pensée magique. Les travailleurs québécois, pour une certaine part, vivent dans un « sommeil dogmatique » : ils ne veulent pas être réveillés parce que la réalité signifie encore plus de travail et de rigueur. Ce qu’ils oublient, et il faut les comprendre, c’est que la nuit, quand ils dorment enfin, ils sont alors vulnérables car ils sont immobiles et sujets aux piqûres.

Les formes d’endettement volontaire comme paralysie nocturne

Certes, quand on veut oublier son état politique, on cherche d’abord à consommer, c’est-à-dire à obtenir du matériel de compensation. Devenus fétiches, ces objets matériels permettent d’apaiser provisoirement la douleur et de changer le mal de place. Voulant meubler le plus rapidement possible l’intérieur physique de la cage, les esclaves montrent une tendance maladive à multiplier l’achat de biens de consommation, à acheter même lorsqu’ils n’ont pas les moyens. Faute d’être, ces esclaves cherchent à avoir. En fait, ils s’intoxiquent de jour dans la consommation de masse.

À ce sujet, il convient de relever que trop de Québécois ont choisi la voie de l’endettement volontaire et que, ce faisant, ils se rendent dépendants des autres. Comment cela se réalise-t-il ? La réponse est simple  : ils jouent au casino, ils achètent des biens en repoussant le plus possible les paiements réels, ils empruntent de l’argent aux prêteurs, ils repoussent le paiement du prêt étudiant, ils remplissent leur cartes de crédit et s’avèrent incapables de payer les montants à la fin du mois. Ils rêvent de richesse.

Soyons précis : individuellement, les esclaves ne sont plus capables d’épargner et collectivement, le Québec s’endette envers Ottawa. Depuis les transformations libérales du régime de prêts et bourses (les bourses sont devenues de prêts), les étudiants s’endettent davantage et forment des familles surendettées et moins libres. Collectivement, le Québec se trouve pris en otage par Ottawa, car sa dette augmente et l’attache toujours plus au fédéral. La dette publique immédiate du Québec s’élève à 135 milliards $ (environ 80% du Produit Intérieur Brut de l’État du Québec) à laquelle il faut ajouter ce qu’il faudra payer plus tard comme « aliquota » (21,9%) de la dette contractée par Ottawa auprès des institutions financières d’un montant de 460 milliards $, environ 101 milliards. Pour un total cumulatif de 236G $ (139% du PIB du Québec en 2006), la dette publique du Québec est lourde. On le voit bien : la cage est le lieu de l’endettement individuel et collectif.

La vérité est claire : trop de Québécois, par manque de maturité, par intoxication volontaire et par incompétence économique, sont criblés de dettes et ont par conséquent remis les clés de leur liberté aux banques, aux institutions financières et politiques étrangères. Pendant qu’ils dorment et qu’ils s’estiment riches, les frais d’intérêts s’accumulent et pèsent de plus en plus lourd sur les épaules des esclaves…

Certains diront que cela n’est pas vrai et que tous les occidentaux sont endettés. Ils ajouteront qu’un téléphone cellulaire, un ordinateur portatif, une voiture et une maison en banlieue (des biens indispensables) ne s’achètent pas en liquide... Ils seront fiers de dire qu’une télévision est un bien précieux quand on veut voir les nouvelles, fatigués, vers 22 heures. Heureux de leurs découvertes, ils ne manqueront pas de préciser que les dettes n’ont pas de frontière, qu’elles font vivre l’économie de la collectivité et que de devoir de l’argent, somme toute, c’est exister, un peu comme dans les films…

Devant tant de puissance intellectuelle, nous rappellerons quelques évidences propres à la vie dans la cage : on ne peut rien construire avec des endettés malades et intoxiqués, des citoyens qui rêvent et qui, refusant la responsabilité individuelle, ne peuvent davantage se montrer à la hauteur de la responsabilité collective. Celui qui doit de l’argent, qui ne peut plus payer son forfait ou qui vient de recevoir l’appel du magasin de meuble ou de la banque, n’est pas libre. Car être endetté, c’est dépendre des autres, c’est être paralysé, être dans les chaînes, c’est-à-dire se retrouver dans une situation où il faut demander la permission pour vivre. Comme l’écrivait Étienne de La Boétie, qui agissait comme conseiller au Parlement de Bordeaux, dans son Discours de la servitude volontaire :

« Il est incroyable de voir comment le peuple, une fois qu’il est assujetti, tombe soudainement en un si profond oubli de l’indépendance qu’il lui devient impossible de se réveiller et de la ravoir ; il se met alors à servir si indépendamment et si volontiers qu’on dirait, à le voir, qu’il n’a pas perdu sa liberté, mais qu’il a gagné sa servitude »


Or, économiquement et politiquement, ce qui était vrai au XVIe siècle est encore vrai au XXIe siècle. Les plus endettés de nous tous, ce ne sont pas ceux qui doivent 234$ au Ministère du revenu, mais ceux qui, incapables de payer les comptes courants, sont incapables de sortir de la pensée politique unique, c’est-à-dire de la structure actuelle. En effet, quand on est malade, intoxiqué et endetté psychologiquement, c’est-à-dire dépendants du pouvoir en place, qui est le pouvoir des autres, la vie dans la cage peut devenir atroce. Celui qui vote pour la statut quo ou celui qui refuse tout changement politique en raison de son endettement ou parce qu’il a peur, n’a pas l’esprit libre. Il ne voudra pas s’engager dans un projet collectif s’il est incapable de sortir de son rapport de dépendance maladive avec les structures actuelles. Endetté par l’esprit, il ne veut pas sortir de sa petite cage impayée.

On l’oublie, nous qui assistons impuissants à la disparition du Québec inc., mais l’enjeu politique derrière l’endettement est invisible et caché  : les deux formes d’endettement précisées plus haut déterminent le comportement et les choix politiques de plusieurs citoyens québécois. La nuit, dans la cage, nombreux sont les citoyens qui dorment dogmatiquement (ils ne veulent pas se réveiller en raison de l’existence souffrante), tout en rêvant à la fin de leur endettement, c’est-à-dire au retour de leur liberté égoïste.

La tendance dangereuse vers l’asservissement volontaire et la privatisation

Dans la cage de la fatigue et de l’endettement se produit la montée de l’asservissement volontaire et de la privatisation. La privatisation, du moins dans le monde économique, est le processus légal par lequel des individus s’enrichissent au détriment de la majorité. La privatisation, qui est un effet de l’amour des objets contre les idéaux de justice et d’équité, correspond à l’esclavage des collectivités. C’est l’asservissement volontaire aux intérêts privés. Sans surprise, la privatisation des réseaux publics, celle qui divise et brise les liens sociaux, se réalise toujours quand le peuple s’est assoupi, fatigué de se battre pour ses droits. Elle repose sur la peur.

L’angoisse et la peur comme affects politiques nocturnes

Ces réflexions un peu désordonnées sur le sommeil dogmatique, les formes d’endettement et leur corollaire dans la montée de la privatisation des réseaux publics manquent encore d’acuité politique. Pour bien illustrer notre thèse qui dit que la politique est une affaire nocturne, nous montrerons que l’angoisse et la peur, qui caractérisent le comportement politique actuel, proviennent de la domination de la nuit sur le jour.

En effet, ce que ne semblent pas comprendre les leaders politiques et le grand chef de la meute, c’est que les citoyens ou les esclaves du travail sont angoissés à l’idée de devoir choisir eux-mêmes leur destin. Non seulement ont-ils peur de se tromper, mais ils dépendent viscéralement de la duplicité des structures en place (provinciale et fédérale). Dans une cage dont nous ressentons la froideur et les limites morales et physiques, nous ne sommes jamais certains : les Québécois, qui redeviennent des Canadiens- français, ont perdu confiance en eux-mêmes car leurs mouvements sont officiellement déterminés de l’extérieur. Ils sont fatigués de se défendre le jour et doivent accepter les politiques produites durant la nuit. Confrontés à la peur d’être réellement ou de mourir définitivement, ils sont obsédés par la « noirceur ». Ils en sont si obsédés que certains votent - il s’agit d’un réflexe dans les circonstances d’ajournement - pour que la « grande noirceur » revienne les déterminer de nouveau. Ils recherchent la noirceur pour dormir enfin.

La nuit venue, le Québécois cède à la tentation de croire qu’il vaut mieux dormir

Le politique se joue la nuit derrière des portes closes. C’est lorsque les animaux dorment que l’on peut décider ce qui est bon pour eux et comme ils dorment mieux la nuit, c’est la nuit que l’on prend les décisions. Si l’on veut vendre un peuple aux compagnies privées, on prendra une nuit pour décider. Si l’on veut vendre des richesses collectives, on se cachera derrière un mur, on fermera les portes à clef et on tamisera les lumières pour mieux voir ce qui est bon pour le peuple. Si certains rêveurs attendent « le songe d’une nuit d’été » pour parler de liberté, c’est notamment parce qu’ils ne se rappellent pas que les enjeux politiques se déterminent la nuit, qu’il existe des « nuits de cristal » et que c’est lors de la « nuit des longs couteaux » qu’une partie décisive de l’histoire du Québec moderne s’est jouée. Depuis cette triste nuit, depuis que les nuits permettent à certaines pensées de nous attaquer dans le dos, la confiance s’est faite discrète et a presque disparu. Les Québécois sont angoissés et incertains, ils ont peur, voilà pourquoi ils cherchent à dormir le mieux possible toute la nuit, y compris la plus grande partie du jour…

Dominic DESROCHES
Département de philosophie / Collège Ahuntsic

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