« Ce qui m’effraie, ce n’est pas l’oppression des méchants, c’est l’indifférence des bons. »
Martinin Luther King

La neutralité politique des Artistes pour la paix

Tribune libre de Vigile
mercredi 22 décembre 2010
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"Daniel Roy, C.A." <danielroy.ca>

Le 22 décembre 2010

Cher monsieur Roy,

Vous recevez ces mots en réponse à votre aimable lettre datée du 13 décembre dernier (reproduite ci-dessous). Les copies conformes attachées à ce courriel sont les vôtres.

D’une part, la charte des Artistes pour la Paix est très claire, en ce sens qu’elle empêche l’organisme de prendre parti pour quelque pays que ce soit dans la poursuite de l’idéal de paix. Dans cette optique (sans compter celle de la parité hommes-femmes à laquelle nous tenons jusque dans la nomination de nos artistes pour la paix de l’année), nous avions jugé sage de nommer deux co-présidents d’honneur, Antonine Maillet, fédéraliste et Richard Séguin, indépendantiste, ce qui assure à nos interventions comme regroupement le respect d’une neutralité à cet égard politique.

Ma réponse spécifique à votre lettre tentera de vous démontrer que notre véritable engagement pour la paix est bénéfique à l’une ou l’autre option, comme en font foi les deux exemples suivants de prises de position, que j’ai prises au cours des années à titre de président de l’organisme. Elles s’accompagnent d’expériences personnelles au cours de voyages divers.

1- En 1995, au cours de la période pré-référendum, j’ai pu consulter et critiquer assez sévèrement le Livre Blanc de la Défense pour un Québec souverain, tel que préparé par mon ancien condisciple au collège Stanislas, le ministre Richard Le Hir. Car l’option retenue pour le Québec y était hélas plutôt militariste, alors que mon collègue de l’UQAM, Charles-Philippe David, y avait proposé une idée assez originale, non retenue, de Casques Blancs non militaires (ingénieurs civils, architectes, infirmières, médecins etc) pour rendre assistance à des pays dévastés par la guerre ou par des catastrophes naturelles.

Par ailleurs, le cinéaste Martin Duckworth (Artiste pour la Paix de l’année 2002) m’avait laissé la parole (en anglais et en français) dans son film-éclair sur le référendum, en tant que personne officiellement neutre sur le sujet, puisque identifiée comme président des Artistes pour la Paix (et non le pro-Québécois professeur-syndicaliste de l’UQAM et ami du nationaliste Pierre Péladeau). Cette tribune m’a permis de dénoncer avec vigueur la déclaration du ministre Stéphane Dion selon qui, si le Canada était divisible, le Québec l’était aussi : pour les Artistes pour la Paix, cette déclaration sans aucune légitimité constitutionnelle représentait en outre un appel potentiel à une guerre civile, où l’Ouest de Montréal et les Cris et les Inuïts du grand Nord auraient été encouragés à faire sécession. D’ailleurs, cette option irresponsable n’a-t-elle pas été en partie à l’origine de la farouche résistance des villes à majorité anglophone de l’Ouest de Montréal contre le projet de fusion de la ministre Louise Harel, résistance qui aura pour effet d’installer confortablement le parti libéral québécois au pouvoir pour de nombreuses années et d’affaiblir Montréal considérablement sur les plans politique et économique ?

Mais qui sait si mon intervention (avec d’autres) n’a pas joué dans la décision de monsieur Dion d’opter par la suite plus sagement pour un projet de défense de l’environnement comme carte maîtresse de son engagement politique ? Si les interventions des APLP étaient plus connues, qui sait si nous ne serions pas gouvernés depuis décembre dernier (notre appel en ce sens a été ignoré par les journaux) par une coalition bloquiste-libérale-néodémocrate qui nous aurait sans doute épargné les dizaines de milliards de $ en dépenses militaires engagées par le gouvernement de M. Harper, depuis juillet seulement ?

2- Ces dépenses militaires exagérées, contre lesquelles il serait facile pour les politiciens, malgré la résistance des médias inféodés à l’industrie militaire, de rallier la population qui leur est opposée aux deux tiers, particulièrement au Québec (selon divers sondages), sont aussi particulièrement inquiétantes dans l’éventualité d’une déclaration d’indépendance du Québec. Permettez-moi un long détour historique pour partager mon inquiétude.

Plusieurs séjours culturels en Croatie entre 1983 et 1992, grâce à l’amitié qui me liait au pianiste Ivo Pogorelich (voir ma douzaine de musicographies publiées par Deutsche Grammophon / Universal Classics), m’avaient sensibilisé, avec ce musicien au père croate et à mère serbe, à l’horreur de la guerre yougoslave. L’armée fédérale yougoslave, noyautée et instrumentée par les Serbes un peu par la faute de Croates pro-nazis oustachis pendant la 2e guerre mondiale, dont le maréchal Tito s’était méfié avec raison, était, comme vous le savez, intervenue contre l’indépendance croate (et bosno-herzégovienne) au prix de dizaines de milliers de victimes principalement civiles. Le nationaliste Pogorelich, avec son épouse géorgienne, s’était rallié à la Croatie, avec toute la fougue dont il était capable. Mais par ses contacts diplomatiques avec le chef de la diplomatie russe pourtant rangée derrière la Serbie, il a réussi à obtenir du ministre géorgien Chévarnadze une intervention pour refréner la violence de l’armée serbe. Voilà un rôle respectable que j’espère néanmoins que les Artistes pour la Paix n’auront jamais à jouer !

Ivo a par la suite choisi de donner des millions de $ (grâce à une centaine de concerts, dont deux à Montréal organisés par le Centre Pierre-Péladeau à mon initiative qui ont ramassé pour la cause les deux cent mille dollars de son cachet) à la reconstruction d’un hôpital de maternité à Sarajevo, hors de son pays, magnifique symbole de résistance au nettoyage ethnique des milices serbo-bosniaques (des nationalistes croates à visées exclusives le lui ont reproché) !

J’ai modestement participé en 1994 à une flottille de paix de dix bateaux organisée par l’Institut pour le Développement de Relations Interculturelles par l’Art, en donnant le long des côtes croates et slovènes des concerts Beethoven solo et, avec le violoniste slovène Miha Pogacnik, fondateur d’IDRIART, des sonates de Bach, pour des réfugiés qui avaient tout perdu : maisons, travail, terres cultivées et même pour certains, familles. La fierté nationaliste de ces réfugiés était très peu présente face à leur douleur, au premier plan bien évidemment. Nous étions les tout premiers « touristes » de retour en Croatie après la guerre (on entendait encore le bruit des canons serbes en Bosnie). La réalisatrice Kateri Lescop de Radio-Canada a fait toute une émission du Point intitulée Action de Grâces consacrée à ma participation à cette flottille (automne 1994) et le journal allemand Bild-Zeitung (tirage de plus de 4 millions d’exemplaires, le plus fort de toute la presse européenne) avait titré « les sons de Bach et de Beethoven ont remplacé les bruits des balles et des obus ! », pavant ainsi le retour aux touristes allemands, moteurs de l’industrie touristique croate.

« Cesser de négocier avec le gouvernement illégitime canadien » comme vous le suggérez impliquerait-il, par exemple, que nos militaires québécois se retirent de l’armée canadienne ? Pouvez-vous en concevoir les conséquences potentiellement funestes, à la lumière du passé yougoslave, et surtout après les acquisitions d’hélicoptères Chinook, de véhicules blindés Cougar, Buffalo et OErlikon et d’avions d’attaque F-35 par le gouvernement militariste actuel ? Les artistes déjà coupés à l’extrême devraient-ils boycotter Radio-Canada, l’Office National du Film, les prix du Gouverneur Général et le Conseil des Arts du Canada ? Votre suggestion ne nous apparaît pas judicieuse et j’espère vous avoir convaincu que votre cause (et toute cause démocratique !) en souffrirait aussi.

Enfin, j’ai enseigné la musique dix-huit étés, d’abord en Tchécoslovaquie, puis tour à tour en Slovaquie mais principalement en République tchèque. Je peux vous affirmer qu’il n’y a aucun fonctionnaire ni artiste ni pacifiste ni même nationaliste Slovaque qui regrette d’avoir participé à l’élection fédérale du dramaturge et démocrate tchèque Vaclav Havel, pratiquement élu président de la Tchécoslovaquie à sa sortie de prison, où l’avaient jeté les militaro-communistes ayant pris le pouvoir en 1968 suite à l’intervention des tanks russes. Son humanisme respecté de tous a permis ensuite que la séparation slovaque se fasse sans une seule goutte de sang versée !

S’objecter au militarisme de M. Harper est un combat qui a des ramifications internationales sans frontières et qui bénéficiera à toutes causes, humanistes, universalistes, fédéralistes comme indépendantistes. Mes contacts précieux à Toronto le mois dernier (concert pour l’organisme Voix des Femmes, rencontre en tête à tête avec l’écrivain Margaret Atwood, présentation pour le mouvement Pugwash), ont permis des liens des Artistes pour la Paix avec une résistance culturelle canadienne contre le conservatisme régnant, tant aux États-Unis qu’au Canada : il y va de notre futur d’êtres humains d’appuyer ces forces et de nous joindre à leur effort admirable, et non de nous retirer dans une tour d’ivoire québécoise.

Quant au choix d’engagement des artistes, il y va de la personnalité des individus et je n’aurai pas l’outrecuidance de juger le nôtre plus valable. Mais pas moins, c’est sûr, sinon je n’aurais pu convaincre le regretté patriote Bruno Roy de militer depuis 2006 en nos rangs, jusqu’à prendre la fonction de secrétaire des Artistes pour la Paix, peu de temps avant de mourir.
Les personnes que vous avez mises en copies conformes auront probablement des réponses plus complètes que la mienne, mais je vous remercie d’avoir pris le temps de nous écrire en appui à nos efforts contre les F-35.

Pierre Jasmin
Président des Artistes pour la Paix
www.artistespourlapaix.org

PS Je vous saurais infiniment gré de veiller à publier notre réponse in extenso dans le journal Vigile, puisque vous y avez publié votre lettre.
Cc : les treize membres du conseil d’administration des Artistes pour la Paix, FECQ-paix <vpresidence> , <conferences> , <info> et CSQ-Paix <st-jean.dany>

Le 13 décembre 2010

M. Pierre Jasmin, président des Artistes pour la Paix
et du même coup : FECQ-paix, Échec à la guerre, CSQ-paix
et tous les autres organismes que vous connaissez qui sont contre la guerre

Objet : Votre lettre du 19 juillet 2010, intitulée Un cri du coeur contre les F-35

Je vous félicite pour votre implication dans cette noble cause qu’est d’arrêter le gouvernement illégitime du Canada (note 1) dans cette guerre en Afghanistan que personne ne veut au Québec et de ses dépenses militaires inutiles.

Nous savons aussi que ce gouvernement ne respecte pas les artistes de par ses coupures dans la culture.

Je vous propose de vous rallier avec les autres organismes pour la paix listée à l’adresse de la présente lettre et de vous attaquer à la source du problème : notre présence dans le Canada, qui nous rend complice des agissements belliqueux de ce gouvernement anglo-saxon-orangiste qu’est celui du Canada. Je vous suggère de déclarer que vous cessez de négocier avec le gouvernement illégitime canadien et que vous invitez du même coup la population du Québec à se prononcer pour la nécessaire indépendance du Québec.

Je me suis permis de citer l’extrait suivant de votre lettre et de le rajouter à l’argumentaire Mille et une raisons pour que le Québec devienne un pays.

« Prolongation projetée, sans aucune légitimité démocratique, de la présence militaire canadienne jusqu’en 2014 en Afghanistan : nous déplorons que nos soldats y aient posé pieds et surtout que plus de cent cinquante d’entre eux y aient perdu la vie en vain ; ce constat ne tient même pas compte de l’estimation minimale de 11 milliards de $ gaspillés jusqu’ici en pure perte dans cette aventure sans issue. » Pierre Jasmin, président des Artistes pour la Paix, lettre adressée au Ministre de Affaires étrangères, 19 novembre 2010

Et voici un autre extrait de l’ [notre] argumentaire :
« Sur l’ensemble de l’œuvre, pourtant, notre jugement est catégorique : le gouvernement Harper n’a plus notre confiance et, tôt ou tard, il récoltera les fruits de son arrogance, de son incompétence et de son entêtement idéologique. Les conservateurs sont les architectes de leur propre échec et la population a plusieurs fois raison de vouloir tourner la page sur ce gouvernement aux idées rétrogrades. Ses coupures en culture et en recherche, son manque de volonté à réformer le régime d’assurance-emploi, sa fermeture à l’égard de la loi 101, son inertie devant les enjeux climatiques, son attitude méprisante envers les femmes, son indifférence à l’égard des travailleurs du secteur forestier et manufacturier, sa gestion irresponsable de la pénurie d’isotopes médicaux : le bilan du gouvernement conservateur est une véritable catastrophe et le Bloc Québécois ne pourra cautionner de telles attaques envers la nation québécoise ! » Le tour du Bloc, 18 septembre 2009

Vous retrouvez ces extraits aux raisons numéros 1896 et 2322 de l’argumentaire à l’adresse suivante : http://coalitionsouverainiste.com/1001raisons.aspx
Attaquons-nous au vrai problème, et sortons du Canada. N’ayons pas peur de faire des rapprochements entre l’actualité et la nécessaire indépendance du Québec.

Daniel Roy, C.A.

Note 1 : Le gouvernement Canadien n’est pas légitime pour les Québécois car le Québec ne s’est pas joint à la confédération de façon démocratique, l’esprit et la lettre de la Constitution ont été bafouées, la Constitution de 1982 n’est pas signée et finalement, ce n’est pas les Québécois qui ont élu le gouvernement canadien.

Commentaires

  • Daniel Roy, C.A., 22 décembre 2010 14h43

    Cher M. Jasmin,

    Merci pour avoir pris la peine de me répondre.

    Vous défendez très bien votre position d’internationaliste, mais pas celle d’un nationaliste québécois. La nation québécoise, ses gens et ses artistes ont quelque chose à dire et à faire pour promouvoir la paix dans le monde. Mais ce n’est pas à travers une autre nation, l’anglaise et belliqueuse nation « Canadian », que cela doit se faire. La nation québécoise doit se donner un pays et toutes ses actions doivent s’orienter vers cet objectif.

    En lisant votre lettre, je pourrais facilement présumer qu’elle est écrite de la plume d’un fédéraliste tellement vous glorifier la neutralité politique, tant que l’on reste un acteur indirecte sur la scène internationale, tellement vous vous dénigrer notre politique en matière de défense, comme si on ne pouvait faire mieux que les autres, vous allez même jusqu’à utiliser des expressions des plus illustres collaborateurs « Canadians » qui nous trahissent depuis 250 ans : « … et non de nous retirer dans une tour d’ivoire québécoise ».

    Cette guerre en Afghanistan constitue, dans un certain sens, la troisième conscription. Je nous considère tous complices des actions militaires du Canada, car nous acceptons de rester dans ce Canada.

    Je ne m’évertuerai pas ici à démontrer l’évidence, qu’un pays du Québec aurait plus d’influence pour promouvoir la paix dans le monde.

    Votre cause est très louable, mais si tous nos élus souverainistes et autres ainsi que nos élites de tous genres ne font pas de l’indépendance de notre nation, le vecteur de toutes leurs interventions, nous resteront une province asservie pour le reste de notre vie.

    Respectueusement,

    Daniel Roy, C.A.

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