Sans le Bloc Québécois, jamais une motion sur l’existence de la nation québécoise n’eût été présentée. Les partis fédéralistes l’appuyèrent pour ne pas trop avoir l’air de nier l’évidence, probablement après s’être dit, sans quelque système du compte rendu et du contrôle, on pouvait admettre généreusement un principe sans ne s’engager à rien. À présent, on voit des politiciens fédéralistes que se promènent la main sur le cœur en rappelant qu’ils ont adopté une motion de reconnaissance de la nation québécoise.
Demandez-leur des détails. Ils vous diront que c’est un pas dans la bonne direction. La reconnaissance de la nation québécoise ne doit pourtant pas être une carte sans point, comme le fédéralisme renouvelé le fut. Jean Charest évoque des activités de gestion, des transferts fédéraux, comme s’il s’agissait de grande victoire constitutionnelle. Si la reconnaissance de la nation québécoise n’est qu’une bulle de savon, une forme vide qui correspond hypothétiquement à des dossiers invisibles et parfois visibles, Jean Charest sera content.
Il dira trouver des preuves de l’efficacité de cette reconnaissance là où il n’y en a pas. Il suffit d’une bonne photo entre un premier ministre et son vis-à-vis, chacun parlant tous ensemble pour soi-même, pour y voir une preuve immense de respect mutuel et de réciprocité. Cette « reconnaissance » sans positions claires à défendre ne vaut rien. La reconnaissance de la nation québécoise doit guider le partage des pouvoirs entre Ottawa et Québec. Sinon, nous ne pourrons pas faire subir à la prétendue générosité canadienne une sérieuse radiographie.
Tant que cette reconnaissance n’érigera aucun cadre nouveau, seulement de la bonne ambiance et de la bonne volonté, la seule position claire qui demeure est la suivante : la nation québécoise ne doit rien produire qui soit jugé comme une anomalie dans la société canadienne. Le fait que la nation québécoise soit soumise au Canada uni en est l’expression et le fruit légitime. Tant que la reconnaissance ne sera qu’une promesse en l’air, dans l’hypothèse exagérément optimiste que ça promette quelque chose d’autre que les bonnes vieilles règles du Canada uni, l’opinion publique ne saura pas trop à quoi se rapporter pour juger.
Si la nation québécoise est reconnue, nous devons réclamer des substrats à cette reconnaissance. Un livre de Claude Morin écrit en 2001 et intitulé Les Prophètes désarmés énumérait les pouvoirs et les engagements nécessaires pour que cette reconnaissance puisse prétendre à quelque efficience. Il vaut mieux se référer au livre pour en découvrir la liste exhaustive. Une simple citation montrera toutefois combien nous sommes loin du compte :
rappeler que le Québec est le maître de ses affaires dans les domaines qui sont déjà les siens en vertu de la présente Constitution (cela va sans dire mais ira mieux en le disant) ;
stipuler que cette maîtrise s’étend au domaine de la langue (où les compétences du Québec ont été unilatéralement réduites par le gouvernement fédéral et les autres provinces en 1982) ;
préciser qu’il reviendrait au Québec de définir, au vu des circonstances et des problèmes à résoudre, les modalités chez lui du pouvoir fédéral de dépenser dans les domaines provinciaux ;
conférer au Québec, pour les domaines de sa compétence actuelle et future, et dans le respect de la politique étrangère et de la politique de défense du Canada, le droit de se représenter lui-même à l’étranger, ainsi que celui de parler et de s’engager en son nom dans certains forums internationaux ;
prévoir la participation du Québec à la désignation des membres québécois de la Cour suprême et du Sénat, et ;
garantir que, une fois inscrites dans la Constitution, les nouvelles dispositions ne seraient modifiables qu’avec l’assentiment de l’Assemblée nationale.
Comme indépendantistes, on serait porté à se demander pourquoi pousser les fédéralistes à des objectifs clairs de réforme. D’abord parce qu’en attendant l’indépendance du Québec, la seule réforme à l’œuvre, c’est la minorisation du Québec, son tassement dans l’ordre provincial. En donnant des balises pour définir ce qui doit être érigé pour respecter le droit de la nation québécoise à fonctionner par l’entremise d’instances nationales qui lui soient propres, on dispose l’opinion publique québécoise à juger selon de meilleurs critères.
En ce moment, tous les politiciens fédéralistes professent leur attachement à la nation québécoise. C’est un véritable opéra ambulant. Acculés à prendre des engagements plus précis, ils répondront en évoquant la régulation sectorielles entre les provinces, l’état de la vox populi au Canada, le pouvoir dévolu aux juges par la Constitution de 1982. En les voyant se dérober, nous pourrons désormais demander publiquement s’ils sont au service de la nation québécoise ou les servants d’un appareil juridique qui assure la prépondérance de la nation canadienne sur le Québec.
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Le Bloc québécois est le seul à pouvoir le faire aux Communes. Les partis fédéralistes essaient de recruter au Québec les individus les plus sociaux, le restaurateur, le maire, le fondateur de la ligue de bienfaisance ou de la radio poubelle locale. Une fois élus, comme ils n’ont que le programme de leur parti fédéraliste à défendre, ils se transforment en arrivistes ordinaires. Or, tout député québécois qui n’adhère pas à l’idée, primo, que le Québec forme une nation qui exerce ses droits par l’entremise d’un Etat national, et, secundo, devant être le seul à incarner ses pouvoirs légitimes de représentant national, ne défend pas un point de vue québécois.
Sans le Bloc, tout ce qu’il y aurait à Ottawa, ce sont des représentants de l’institut de l’idéologie unitariste. Ils se pavaneraient, la bouche remplie par l’expression « travail efficace ». L’ingrédient cardinal du « travail efficace » serait de défendre un parti national canadien voulant défendre la logique du gouvernement central, sa stabilité, son accroissement et sa rationalité juridique. Quand on se questionne si c’est bien d’envoyer une partie de nos élites politiques indépendantistes à Ottawa, il faut y songer.
Toujours à ce sujet, il faut rappeler une loi très importante en psychologie sociale : la loi de la cohérence. Si le Bloc est absent, les électeurs se rendront quand même voter, cette fois pour des partis fédéralistes. À partir du moment où un électeur accorde son vote, il le prend comme un engagement personnel. En psychologie sociale, bien des études traitent du désir quasi obsessionnel de paraître cohérent dans ses comportements. Si quelqu’un vote pour un parti fédéraliste, la loi de la cohérence fait en sorte qu’il est soumis à des pressions intérieures et extérieures qui l’obligent à agir dans l’accord de sa position première.
S’il n’y a que des fédéralistes à Ottawa, c’est tous les électeurs qui nourriront la même tendance à la cohérence automatique. La loi de la cohérence ne s’applique pas qu’au comportement électoral. C’est une loi motivatrice dans toutes les sphères. Des études ont été faites par exemple auprès des parieurs. À partir du moment où ils parient, ils se montrent sûrs et optimistes quant aux numéros choisis. Une fois le choix posé, un individu, par besoin de cohérence, s’autojustifie. Il se persuade qu’il a fait le bon choix et il se sent tenu de mettre ses opinions en accord avec ses actes.
Si nous nous retirons de la scène fédérale, comme indépendantistes, nous émettons un message implicite à la population : « Nous ne sommes plus un choix pour vous et allez donc vous identifier aux autres choix. En outre, comme la position fait l’homme, les indépendantistes abandonneraient le cercle de la notoriété à des collaborateurs promus moulins à paroles derrière tous les micros. Rappelons-nous Josée Verner qui, à la question sur le Québec et sa capitale nationale, avait répondu que c’était à tout le moins ce qui était indiqué sur les panneaux indicateurs...
Sur les banquettes de l’opposition, autant à Québec qu’à Ottawa, on devrait réclamer que la reconnaissance de la nation québécoise soit assortie d’obligations et d’échéances à rencontrer. Pour le moment, il n’y a rien, pas même une instruction secondaire. La nomination de Dan Gagnier, un ancien de la clique à Trudeau, comme conseiller du premier ministre indique que Jean Charest aime bien les surveillants de couloir.
André Savard

