La mémoire du Québec pillée au fil des siècles

Des centaines de documents volés se retrouvent à l’Université Harvard et à Chicago : ils ne seront pas rapatriés, par manque de budget et d’intérêt

mardi 23 novembre 2010

Isabelle Paré - Des centaines de documents volés aux Archives nationales du Québec au fil des ans se retrouvent aujourd’hui dans les bibliothèques de l’Université Harvard et à la Newberry Library à Chicago. Mais le Québec n’a pas l’intention de rapatrier ces documents qui témoignent de l’histoire des tout débuts de la Nouvelle-France, ni d’en obtenir copie.

Or, quiconque veut en savoir plus sur plusieurs personnages-clés de l’histoire de Nouvelle-France, dont Louis Jolliet, le ministre Colbert ou Nicolas Juchereau, devra se rendre à la bibliothèque Houghton de l’Université Harvard, là où sont détenus des documents provenant des Archives nationales. Même portrait pour des contrats liés à la construction du Château Saint-Louis, bâtiment majeur dans l’histoire du régime français, dont on fouille aujourd’hui les vestiges sous la terrasse Dufferin.

Pas moins de 197 documents datés de 1590 à 1822 détenus par l’Université Harvard ont ainsi été « dérobés » aux Archives nationales de la province, fort probablement par un réseau d’intermédiaires. Près de 350 documents d’époque, originaires de fonds d’archives publics du Québec, se sont retrouvés de la même façon à la Newberry Library à Chicago.

Le dossier des archives volées a été porté en 2008 à l’attention de Bibliothèque et Archives nationales du Québec (BAnQ), qui, sous la pression de plusieurs historiens et généalogistes, a contacté les deux universités américaines. Malgré une offre de l’Université Harvard, proposant de microfilmer l’ensemble des pièces pour « un prix d’ami » de 5882 $, les Archives nationales ont décliné la proposition et n’affichent aucun intérêt à l’égard de ces pièces traitant de multiples transactions, concessions de terres et actes civils datant des premières années de la colonie en Nouvelle-France. Point d’intérêt non plus pour les documents volés qui se sont retrouvés à Chicago, dont l’acte de prise de possession de l’île d’Orléans (1638) et des journaux de voyage de Cavelier de La Salle (1684) et de LeMoyne D’Iberville (1699-1721).

« Nous n’avons pas de budget d’acquisition et nous avons jugé que ces documents n’étaient pas prioritaires. L’important, c’est qu’ils soient bien conservés », a répondu au Devoir Mme Suzanne Provost, directrice au Centre d’archives de Québec.

Selon nos informations, corroborées par plusieurs archivistes, les « disparitions » auraient eu lieu il y a plusieurs décennies au moment où un libraire parisien faisait commerce de pièces de choix soutirées aux archives avec l’aide de complices québécois. Les pièces retrouvées à Harvard ont été léguées à l’université par un historien de la Nouvelle-Écosse qui les avait acquises du libraire Charles Chadenat, lui-même détenteur du fonds du libraire parisien Defossé, considéré comme un marchand au sens de l’éthique assez discutable.

Pour ce qui est du vol des documents, la porte-parole d’Archives nationales explique ainsi la disparition de ces centaines de pièces. « Quand ces documents sont-ils partis du Québec ? On ne le sait pas. Il y a eu [à l’époque] une frénésie par rapport aux antiquités. Ça n’offusquait pas le sens de l’éthique des gens à l’époque », dit-elle. « Il y a eu des périodes où les mesures de sécurité autour de ces documents étaient différentes de celles en pratique aujourd’hui. Les universités ont acquis ces documents de bonne foi », ajoute-t-elle, assurant que de telles pratiques n’ont plus cours aujourd’hui.

Mais plusieurs historiens et généalogistes déplorent le peu d’efforts déployés par le gouvernement du Québec pour récupérer ces documents ou les rendre accessibles aux Québécois. « Chaque fois qu’il y a un maillon manquant, il y a un bris dans la continuité. Archives nationales du Québec n’est pas déterminé à régler ce problème », affirme l’historien André Lafontaine, qui a le premier alerté les autorités sur cette situation.

Pillage systématique

Le pillage des archives de l’État ne date pas d’hier. En 1926, lors de la création du premier service d’archives nationales, le premier archiviste du Québec, Pierre-Georges Roy, se désolait de la perte immense subie au fil des décennies. « Nous avons peut-être perdu deux fois plus d’archives que nous en avons actuellement dans nos voûtes. » « Deux ou trois individus qui avaient leurs petites et grandes entrées aux archives s’emparèrent des meilleures pièces pour les vendre au libraire Dufossé », écrit-il alors dans un article. « [Les archives] sont rendues un peu partout sur le continent américain. J’en ai vu à Montréal à Ottawa, à Boston, à Chicago et même à La Nouvelle-Orléans, poursuit-il. Elles ont été tout simplement volées et vendues à ces institutions ». « Nous ne devons pas moins constater que, légitimement, ils [les documents] appartenaient au gouvernement de la province de Québec. »

La mémoire sur papier des tout débuts de la Nouvelle-France se trouve donc aujourd’hui passablement altérée. « On n’a pas idée du nombre de documents volés, car il n’y avait pas de registres », explique André Lafontaine, qui est l’auteur de plusieurs livres sur l’histoire des grandes familles du Québec.

Le réputé historien Fernand Ouellet, ex-archiviste (1950 à 1961) et professeur à l’Université Laval, affirmait déjà en 1958 que « la désintégration des archives de la Nouvelle-France a eu des répercussions énormes sur la recherche historique ».

Dès 1791, Lord Dorchester déplorait l’état lamentable des archives récupérées de la Nouvelle-France après la conquête, et réclamait un inventaire des pièces rescapées des ravages de la guerre et du temps. Une troisième enquête ordonnée en 1845 permet de sauver « une grande partie des archives de la Nouvelle-France », affirme le professeur Ouellet. « Mais si on examine la question de plus près, plusieurs collectionneurs n’ont pas hésité à s’emparer de manuscrits pour augmenter leur collection personnelle. De cette façon, des manuscrits très importants sont passés aux États-Unis et en Europe », dit-il.

Malgré la nomination d’un archiviste en chef en 1925, la déperdition des archives semble s’être poursuivie. « Je me suis toujours posé des questions sur la disparition de toute une série de titres sur les concessions des premières terres dans la région de Québec. Tout a disparu après 1940. J’ai fait enquête auprès de la famille d’un ancien archiviste et je me suis fait revirer de bord », raconte Michel Langlois, ex-archiviste qui déplore l’absence de mesures prises par BAnQ pour retrouver ces documents ou, à tout le moins, en faire des copies accessibles.


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