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« La demeure suspend ou ajourne cette trahison en rendant l’acquisition et
le travail possibles. La demeure, surmontant les insécurités de la vie, est
un perpétuel ajournement de l’échéance où la vie risque de somber »
Lévinas, Totalité et infini
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La nature est un état sauvage quasi indomptable. Avec les siècles, l’homme a tenté sa chance et il a appris que s’il est possible (et même souhaitable) de dompter l’animal, la nature, elle, ne se laisse pas « dompter » facilement. Un animal peut dompter un autre animal, mais la nature exige plus de respect, plus de précautions, voilà ce que nous rappellent nos sciences et notre sagesse.
Or la différence entre les existences animale et humaine peut prendre le nom d’« ouverture ». Car où l’animal répète la même expérience sans fin, l’homme a la capacité d’ouverture et d’apprentissage : il peut saisir l’occasion de faire un petit geste dans un espace et un horizon temporels afin d’en tirer profit pour l’avenir. Ainsi l’homme, être de proximité par excellence, se voit révolutionnairement apte, par son ouverture au monde, d’adapter l’environnement à ses besoins. Il est capable de modifier l’environnement, de le transformer sans limites. Aussi doit-il devenir responsable. Non seulement l’animal humain sent-il l’environnement mais, par l’usage de ses mains et le développement de ses facultés, parvient-il à le modifier et lui donner un visage humain, comme disait Marx. Et quand l’homme travaille dans la nature, rappelons-le, ce n’est jamais pour le laisser en l’état, mais précisément pour la transformer et se faire un « chez soi ». Or posons-nous la question qui exige deux minutes de réflexion : qu’est-ce que le « chez soi » de l’homme ?
De la nature à la maison : invention de la politique
Si les animaux sauvages n’ont pas besoin de cultiver un jardin ou de construire de maison, l’homme, lui, doit s’abriter pour survivre. Vulnérable et mortel, il transforme patiemment la nature en un « chez soi ». En fait, l’homme cherche à se domestiquer lui-même, tout en domestiquant les animaux qu’il peut approcher. Se domestiquer, cela signifie faire entrer l’animal dans la maison. Or, plus l’homme se domestique lui-même, c’est-à-dire se cultive et se raffine, plus il développe une tendance à tout clôturer. Être chez soi pour l’homme, c’est limiter son territoire et limiter par là celui de l’autre. Par les effets de cette tendance lourde en l’homme, les animaux que l’homme n’a pas réussi à faire entrer chez lui, les animaux sauvages, se trouvent enfermés dans un parc, mais de l’extérieur. C’est que le domestiquant entend contrôler les règles du parc le séparant de l’autre.
C’est ainsi que l’homme, en domestiquant toujours plus l’extérieur, se définit par l’esprit de conquête, ce que l’on appelle « la politique ». Loin de conduire au bien commun ou à un idéal, la politique, qui repose sur des rapports de force naturels, explique toutes les règles de domestication des animaux s’exprimant sur eux-mêmes. Si les règles visent la cohabitation des humains entre eux, il s’agit de la politique intérieure et s’il s’agit de règles concernant les limites du parc, il s’agit de la politique externe. Plus que jamais, on le notera en pensant au réchauffement planétaire, le parc humain est soumis à ses limites internes.
Si l’esprit de conquête est une autre expression traduisant la tentative de contrôler son destin, les hommes sont désormais confrontés à un destin commun. Face aux menaces actuelles, la politique du XXIe siècle doit rompre avec les raisons de son invention (les forces naturelles) parce que l’hyperpolitique contemporaine entend montrer en quoi la tâche qui reste est celle de l’entretien de la demeure humaine.
La maison de l’Homme
Ainsi, ce qui caractérise l’homme, c’est l’ouverture qu’il a lui-même lui permettant de se construire un « chez soi » limité, une maison en quelque sorte. Traditionnellement, la maison est un espace qui assure au travailleur un lieu de repos. Aujourd’hui, à l’heure des changements climatiques qui bouleversent toutes nos perceptions communes et nos catégories de pensée, la maison ne doit pas être conçue comme la résidence individuelle, mais bien plutôt comme la terre au complet. Car mon action, aussi minime soit-elle, influence mon milieu et engage l’avenir de tous.
Si l’homme a appris à construire sa maison, à préparer un jardin pour subvenir à ses besoins et garder ses animaux dans ses parcs, il doit dès lors apprendre à voir plus loin et à sentir les limites de son terrain. La maison n’est plus familiale, le jardin, qu’il soit agricole ou esthétique, n’est plus privé, et le parc, ouvert ou fermé à la promenade, doit être entretenu au nom des générations futures. Car l’homme doit sentir et reconnaître les limites de son urbanisation, qui détruit, et le goût d’habiter une demeure.
Qu’est-ce qu’une demeure ?
La maison a servi à protéger l’humain de l’immaîtrisable nature et lui a assuré la survie. Toutefois, mal entretenue, elle pourrait lui causer la mort. En forme de cocon ou d’oeuf, la maison, que certains libéraux ont nommée « la propriété », a pris une place particulière dans le cœur de l’homme. Si la maison, produite par le travail, distingue le mode de vie humain de celui de l’animal, elle distingue aussi le niveau de vie des humains entre eux. Les pauvres ont les murs et le toit, tandis que les riches ornent la maison des murs jusqu’au toit, de l’intérieur à l’extérieur. L’homme construit une maison pour laisser ouvert son avenir, tout en ignorant que cette maison, si elle est négligée, ferme cet avenir même. Hospitalière, la maison réchauffe et favorise la créativité. Aujourd’hui, la maison Terre, qui court à sa perte, doit plus que jamais auparavant se penser comme une « demeure ».
Plus spirituelle que la cabane et la maison, la demeure exige et mérite le
plus grand soin, car c’est à partir d’elle que l’homme peut élargir son
horizon sur le monde et habiter en tant qu’homme. Pour parler avec le
philosophe Emmanuel Lévinas, loin de se laisser réduire au matériel, à
l’ornementation, à l’agréable et à l’utile, la demeure favorise l’ouverture
à l’avenir en assurant l’appartenance de l’homme au lieu.
En conséquence, ce que l’homme du XXIe siècle ne doit plus se permettre d’oublier, c’est que l’on revient à sa demeure précisément parce que l’on y habite. Le Terre n’est pas une maison que l’on loue, elle n’est pas un chalet ou une usine, elle n’est pas davantage un « vaisseau spatial » comme le chantent les écologistes scientistes actuels, elle doit être comprise au plus tôt comme une demeure qui cherche à se maintenir dans le temps, d’où son nom. Si l’homme visite l’espace et se familiarise avec la lune et les autres planètes, l’espace qu’il continue toujours d’habiter c’est d’abord sa demeure, la Terre, de laquelle il devient responsable en la quittant et en y revenant. Quand il se pose sur la lune, il le fait à titre de visiteur, comme un voyageur, jamais comme un résident permanent. On peut donc affirmer que l’un des malheurs les plus grands de l’homo technicus, ce n’est pas d’avoir cherché à mettre le pied sur la lune, mais d’avoir cherché par là à oublier qu’il habite encore la Terre. Cette contradiction est admirablement bien illustrée par l’attitude russe. En effet, les Russes s’intéressent à l’arctique et entendent réclamer une partie, toujours hostile aux habitations humaines, du pôle nord. Plus drôle encore, il veulent nous impressionner en se proposant des voyages habités en orbite extra-terrestre d’ici 2020 ou 2030... Ce qu’ils oublient toutefois, c’est qu’ils ont toute la difficultés du monde à habiter leur propre pays, la Russie…
« Habiter à demeure » et le problème de la communication
La communication rapproche les hommes en les aidant à construire la demeure. Toutefois, l’omniprésence de la communication, mais surtout sa superficialité, sa rapidité et sa gratuité, engendre une telle confusion qu’elle menace la survie des hommes. On ne peut pas tous parler en même temps et se comprendre ! On ne peut pas tous donner des ordres et réussir une entreprise. Cela signifie que l’entretien de l’espace habitable requiert l’entente, le dialogue et la coordination de tous ses habitants, des habitants que la politique moderne appelle « citoyens ». Ceux-ci, qui demeurent jusqu’à preuve du contraire des habitants, ne seront « citoyens du monde » que lorsqu’ils s’occuperont de la demeure comme s’ils en avaient fait le tour.
Notre demeure possède au moins une fenêtre, une ouverture externe. Mais la mobilisation croissante et l’hyperactivité économique produisent des gaz qui risquent de l’obstruer. Si l’homme ne voit plus, il risque de perdre de vue ses possibilités d’avenir, la vue étant le seul sens auquel l’homme accorde sa confiance. Ainsi, si on accepte une hiérarchie des pollutions qui menacent la demeure, ce n’est pas tant la pollution luminueuse qui dérange que celle qui supprime les possibilités de vivre. Dans le même sens et pour donner une idée de la hiérarchie des types de pollution, l’accumulation des déchêts est un type de pollution qui cause un tort irréparable à la demeure en comparaison à la pollution olfactive, bien que celle-ci diminue toujours la qualité de vie des habitants de la demeure. La qualité sonore aussi pose problème, car les murs de la demeure s’avèrent incapables d’assurer la paix. Ces multiples formes de pollutions s’accumulent et nous entraînent vers le naufrage, car on l’oublie trop souvent mais, face aux bouleversements climatiques, nous sommes tous, pour parler avec l’écrivain allemand Peter Sloterdijk, « dans le même bateau »…
Le défi le plus urgent de notre humanité consiste à reconnaître notre demeure, à l’entretenir et en faire un lieu de rencontre pour nos enfants. Implicite au défi, la promesse de l’avenir que les humains se sont donnée s’avère des plus difficile et risque de ne pas être tenue. Mais c’est à la possibilité d’énoncer de grandes promesses et à la capacité de relever des grands défis que se réalise l’homme. Si la fenêtre est encore ouverte et que l’homme a encore un peu d’ouverture vers l’extérieur, on peut se demander non sans inquiétude s’il acceptera de relever une fois pour toutes le défi que lui pose l’entretien de sa demeure.
Dominic DESROCHES
Département de philosophie
Collège Ahuntsic
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