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La langue maternelle et les autres
Jacques Lanctôt
Canoë
lundi 21 juillet 2008


Je ne veux surtout pas ajouter mon grain de sel sur la polémique entourant la visite de Sir Paul McCartney à Québec, car comme le faisait remarquer Richard Martineau dans le Journal de Montréal, je risque de passer pour un ultranationaliste frileux qui chique la guenille (avec le passé que j’ai...). Mais je me demande si une rencontre avait été prévue, au Château Frontenac, entre Sir Paul et l’ineffable Michaël Jean, l’omniprésente représentante de monarchie britannique. C’est le maire Labaume qui aurait été content content. Après tout, on est là pour faire le party ! Blague à part, je veux juste dire que je suis toujours surpris de voir qu’une vedette internationale aussi imposante que Paul McCartney avec 50 ans de carrière ne parle pas le français. D’ailleurs, je doute que P. M. parle une langue seconde, une autre langue que sa langue maternelle, l’anglais. C’est donc dire qu’on peut faire le tour du monde, chanter dans trente, quarante pays, donner des poignées de main un peu partout, accorder des centaines, voire des milliers d’entrevues à des journalistes, embrasser autant de fans, tenter d’en séduire une ou deux en cachette, lire les journaux du pays dans lequel on vient de faire un tabac, se promener dans les rues des plus grandes villes du monde, commander à manger dans les plus grands restaurants et hôtels, y écouter la télévision, à la rigueur se faire soigner par un médecin à la suite d’un malaise soudain, ramener des souvenirs du Japon, de Russie ou d’Abidjan, sans avoir à prononcer d’autres mots que ceux de sa langue maternelle, l’anglais !

Car j’ai bien lu quelque part que P. M., depuis l’annonce de sa présence sur les Plaines d’Abraham, avait décidé de suivre des cours accélérés de français. Peut-on dire : il était temps ! Il me vient à l’esprit une phrase du manifeste du FLQ : « Repeat after me : Cheap labor means main-d’œuvre à bon marché. » On l’a entendu, il y a quelques jours, baragouiner deux ou trois mots en français sur les ondes de la radio de Radio-Canada, puis ça semble s’arrêter là, juste de quoi dire : Bonjour Montréal, oh ! mille excuses ! « Bonsoir Québec !... Bonsoir toute la gang... »

Mais on l’a, enfin, notre victoire, notre revanche : nous pourrons nous vanter, nous Québécois et Québécoises (il faut prendre un ton emphatique dans de telles circonstances), d’avoir obligé P. M., à l’âge de 66 ans, à apprendre quelques mots de français !

C’est tout de même ahurissant, vous ne trouvez pas ? Je suis allé au moins dix fois à Francfort, pour participer à la Foire du livre, et j’ai pu apprendre, lors de mes très brefs séjours, quelques mots, quelques phrases en allemand, assez pour pouvoir me débrouiller seul dans la rue, sans même passer par l’institut Goethe. Je ne connais aucun Cubain qui ne parle pas l’anglais et j’en connais plusieurs qui parlent le russe, l’allemand, le français, le portugais ou l’italien. Je suis persuadé (corrigez-moi si je me trompe) que notre premier ministre, Jean Charest, a pu glisser quelques phrases en espagnol lorsqu’il a rencontré récemment le président du Mexique, Felipe Calderón.

Quant à nos artistes, s’ils sont à peu près tous bilingues, nombreux sont ceux qui peuvent se vanter de parler une troisième langue. J’en connais même qui ont appris le créole, qui n’est pas une langue très répandue, admettons-le. C’est là une richesse inestimable, du moins c’est ce qu’on m’a toujours dit depuis mon tout jeune âge. Faut croire que Sir Paul McCartney doit être drôlement pauvre s’il n’en parle qu’une. Faut croire que nous n’avons pas grandi dans les mêmes environnements, P. M. et moi, et qu’on ne nous a pas inculqué les mêmes valeurs.

Mais la perle des réflexions est venue de la ministre de la Culture Christine St-Pierre : « Accepterait-on que Céline Dion soit exclue d’une fête ayant lieu à Melbourne, par exemple ? » Wow ! Madame la ministre ! Qu’ont en commun l’Australie et le Québec ? Y a-t-il un problème linguistique là-bas ? Y a-t-il une province australienne qui revendique son indépendance ? Puis elle ajoute : « Je pense qu’il va dire quelques mots en français. [...] Il faut savoir que les Britanniques sont très portés sur la langue française, ils sont très ouverts. »

Mais sur quelle planète vit-elle, la ministre, dites-moi ? Pourquoi P. M. a-t-il soudainement senti le besoin, à 66 ans, de suivre quelques cours accélérés de français, lui qui vit à moins d’une heure en avion de Paris ?

Je me souviens de techniciens britanniques qui travaillaient à La Havane depuis deux ans, au début des années 1970. La compagnie d’autobus British Leyland avait vendu un grand nombre d’autobus aux Cubains et elle avait envoyé sur place ses techniciens pour former la main-d’œuvre locale et voir aux réparations majeures. Souvent nous en croisions quelques-uns, dans l’ascenseur de l’hôtel, et toujours, les très britanniques techniciens disaient à la préposée de l’ascenseur : « Third floor ! »

Parfois l’un deux ajoutait en anglais, pas peu fier : « À la longue, vous allez apprendre à parler anglais, mais moi je n’apprendrai jamais l’espagnol. » Et nos joyeux bouffons s’esclaffaient devant les yeux interrogateurs de la préposée. Eh bien, cette jeune préposée, toute frêle, sans malice, a effectivement suivi des cours d’anglais avec un certain nombre d’employés de l’hôtel, suffisamment pour comprendre et s’exprimer convenablement en anglais.

C’était l’époque où le tourisme n’avait pas encore commencé à déferler sur l’île des Caraïbes, mais ces employés avaient compris qu’apprendre une autre langue, dans bien des cas une troisième langue, c’était s’enrichir et s’ouvrir aux autres cultures.

C’est vrai que « all we need is love », mais la paix et l’amour peuvent se conjuguer dans de nombreuses langues, heureusement.



Source
http://www.canoe.com/infos/chroniques/jacqueslanctot/archives/2008/07/200807 (...)

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