Le français au Québec

La langue fait-elle encore réagir ?

samedi 9 juillet 2011

Sabrina Plante - Le 5 juin dernier renaissait le Mouvement Québec français. Ayant peu fait couler d’encre, la résurrection de ce groupe dont l’objectif est de défendre le français au Québec laisse percevoir un paradoxe : celui d’une apparente indifférence de la population, alors que, pourtant, la création même d’un tel mouvement témoigne d’un souci réel quant à la question linguistique.

C’est en effet avec un soulèvement d’apparence moindre que le gouvernement libéral a pu faire adopter, en 2010, sous le bâillon, la loi 115 sur les écoles passerelles, après l’invalidation de la loi 104 par la Cour suprême du Canada. C’est aussi avec peu de remords que les Québécois ont élu, lors des élections du 2 mai dernier, des députés ayant des difficultés apparentes à s’exprimer en français.

Certains diront que la langue ne mobilise plus comme avant, que la question linguistique n’a plus raison de semer des bouleversements, que la population, enclavée dans une mondialisation où l’anglais apparaît indispensable, est passée à autre chose.

Pourtant, il serait impropre de proclamer d’emblée la fin du combat en faveur de la langue française. Comment alors témoigner de la continuité de l’existence de mouvements de longue date voués à la sauvegarde linguistique, tels le mouvement Impératif français ou le Mouvement estrien pour le français ? Ou de rendre compte de la multiplication, au cours des dernières années, de groupes régionaux dédiés à la question linguistique tels, notamment, les mouvements Montréal, Montérégie et Laval français desquels, justement, en est venu à faire revivre le mouvement Québec français ? En ce sens, afin d’analyser la situation, il est pertinent d’évacuer certaines idées.

Contester différemment

Témoigner du déclin du souci linguistique uniquement par le constat d’une réduction de la fréquence et de la massivité des manifestations citoyennes serait une erreur, car il faut ici considérer une transformation générale du rapport à l’expression citoyenne. Les grandes mobilisations collectives se font en effet plus rares, mais la prise de position individuelle, elle, connaît un affichage en montée fulgurante. Il suffit de jeter un oeil sur les nombreux commentaires laissés à la suite d’articles sur les pages Internet, les rhétoriques échafaudées dans les médias sociaux, ou la prolifération des blogues où un peu tout le monde se donne le droit de dénoncer, d’épancher ses opinions et de débattre. L’émanation du souci collectif se fait désormais par la somme des marques d’expression individuelles.

En d’autres termes, s’il est plus difficile aujourd’hui de mobiliser une foule qui témoignera de son point de vue à l’aide de slogans et de pancartes, des actions individuelles sur le Web, néanmoins, témoignent que la langue préoccupe les Québécois. À titre d’exemple, si la Loi sur les écoles passerelles n’a pas soulevé les foules, elle a pourtant été sujette à une vaste contestation virtuelle, à l’aide, entre autres, d’une prolifération de photos de profil de l’image d’une bouche bâillonnée sur laquelle était inscrit le numéro du projet de loi 103 (devenue la loi 115) sur le média social Facebook. Une façon nouvelle de protester, qui se décline de façon différenciée du passé, s’établit donc.

Une nouvelle réalité

Par ailleurs, une seconde erreur quant à l’analyse de la question de la langue serait d’attribuer l’appétit pour son combat aux générations uniquement précédentes, et d’estimer que les nouvelles générations, vivant aujourd’hui au sein d’une certaine paix linguistique, n’ont que faire des vieilles revendications de leurs aînés.

Il est vrai que, les jeunes, dans lesquels je m’inclus, n’ont pas vécu l’effervescence des luttes pour le français de la Révolution tranquille, et n’ont pour mémoire de l’instauration des lois 63, 22 ou 101 que des notions historiques de livres ou de souvenirs racontés par leurs ascendants. Nés dans un environnement où l’anglais, omniprésent, représente le pouvoir attractif d’un monde globalisé, où la culture anglophone apparaît comme un vecteur faisant le lien avec le reste du monde, ces jeunes ressentent l’importance de l’acquisition de cette langue. Une pareille conception ne contredit cependant pas l’importance de conserver son idiome.

Je viens d’une génération où plusieurs, en effet, cherchent à être bilingues, trilingues, quadrilingues, sans pourtant renier la seule langue qui puisse exprimer avec justesse les élans de ce qu’ils représentent. Voilà un rapport linguistique au sein duquel les francophones ne jouent plus le rôle d’opprimés comme c’était le cas jadis. Ce faisant, le sens de la lutte n’est plus dirigé contre l’anglais, mais pour le français. C’est donc sous une perspective différente que s’érige une même bataille : elle n’est plus tant dirigée contre l’oppression, mais pour la sauvegarde et l’émulation.

Nombreux sont donc ceux de cette nouvelle génération de batailleurs qui se soucient de la vitalité de leur langue au Québec, et de façon particulière dans nos établissements d’enseignement. En fait la preuve l’émergence de divers mouvements étudiants tels le Mouvement étudiant pour le français de l’UQAM, le Mouvement étudiant pour le français de l’Université de Montréal, de même que la création, l’an dernier, du Mouvement des cégépiens pour le français, ainsi que la multiplication de groupes dans les médias sociaux dédiés à la discussion sur le sujet, tel le groupe Universités francophones du Québec en péril.

Une importance qui se réaffirme

Je défends ici un point de vue partisan, je ne m’en cache guère, tout en étant pleinement consciente que la question linguistique est source de désintéressement chez plusieurs. Moins flagrantes que par le passé, les raisons de défendre la langue ne trouvent pas écho chez tous. Mais devant tous ceux qui ne s’en soucient pas se dressent des militants qui ont fait le pari de dissiper cette indifférence.

Les moyens et les raisons de se battre pour la langue prennent aujourd’hui un angle distinct par rapport aux combats linguistiques passés, mais l’objectif fondamental reste le même : nous voulons exister. La langue française nous parle. C’est l’émoi d’un peuple qui se cherche encore. C’est la force impétueuse d’un chant, c’est toute la lyre d’un texte. C’est un million de petites choses qui font qu’ici est incomparable à ailleurs. Le Québec se doit de prendre part au monde, mais il ne pourra le faire qu’en restant authentique. Chaque langue de cette planète constitue un apport incommensurable à l’humanité. Chacune d’entre elles, par ses mots, ses expressions, évoque et témoigne d’une façon distincte de concevoir et de vivre cette humanité.

Le combat linguistique est pertinent aujourd’hui, tout comme il l’était il y a quelques décennies, comme il le sera encore dans plusieurs autres années. Jamais nous ne pourrons dire avoir gagné, toujours nous devrons défendre nos barricades dans cette lutte à forces inégales. La langue fait encore réagir, elle le doit encore, elle le devra toujours.

***

Sabrina Plante - Étudiante à la maîtrise en études politiques appliquées et militante pour le français


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