Le titre de la présente chronique doit sa paternité à l’émission radiophonique « Ouvert le samedi » de la Première chaîne de la SRC, où je viens tout juste d’y entendre (7 avril 2007) successivement Jonathan Valois, Denis Vaugeois et Jacques Beauchemin, tous y commentaient la défaite du PQ le 26 mars dernier. Et c’est Jacques Beauchemin qui a eu cette expression qui alimente ma réflexion présente.
Il faut ne pas être à l’affût de tout ce que disent les observateurs de la scène politique québécoise pour croire que les résultas du PQ lors du dernier scrutin sont attribuables à une seule cause. Il y en a plusieurs. Parmi ces causes, il y en a une qui semble se démarquer par rapport aux autres et c’est la place du nationalisme identitaire dans le discours adéquiste, et de son absence totale au sein du PQ, ayant cédé tout l’espace idéologique au nationalisme civique qui fait écho, en somme, au multiculturalisme trudeauiste. Ce qui n’est en fait uniquement qu’un remède pour guérir les plaies ouvertes par la malheureuse déclaration sur le vote ethnique de Jacques Parizeau au soir de la défaite référendaire de 1995.
À ce moment précis de l’histoire québécoise, il est d’une grande importance de prendre un recul intellectuel pour regarder à quelle croisée de chemins nous sommes et de nous poser quelques questions fondamentales à propos de l’enracinement historico-sociologique du mouvement indépendantiste du Québec, des arguments actuels sur lesquels la thèse souverainiste s’appuie et de la façon avec laquelle il est impératif de solidifier nos positions, nos acquis et nos revendications.
Des racines indéniables
Jamais il ne sera possible de nier que les racines même du nationalisme québécois, fil conducteur du mouvement indépendantiste, est situé à la Conquête britannique de 1756-1763, et l’essence même de ce nationalisme identitaire est la préservation de nos souches françaises. Cette minorité de culture francophone d’un coin de terre d’Amérique faisait face à un défi d’ordre existentiel, et la naissance de ce nationalisme s’explique beaucoup plus par l’instinct de survie que d’un fait d’intellectuels. Bien sûr, ce nationalisme s’est ensuite « intellectualisé » au fil des ans et des siècles, mais son enracinement est d’ordre vital.
Lorsqu’une certaine frange du mouvement souverainiste aujourd’hui cherche à se distancier de ce nationalisme identitaire, c’est de sa racine historique qu’elle se coupe, et la substance même du discours souverainiste s’en trouve complètement dénaturée. Peut-on s’étonner de voir une bonne partie de la population se reconnaître en un discours identitaire lorsque développé et exposé par un chef politique, en l’occurrence Mario Dumont ? Que ce discours soit le fait d’un populisme très opportun ou qu’il relève d’un mouvement naturel d’un retour aux sources importe peu : la portée d’un tel discours trouve oreilles attentives, des esprits se reconnaissent et entendent cette voix qui leur est familière.
Au cours de la dernière décennie, force est d’admettre que le mouvement souverainiste a lamentablement échoué dans l’idée d’un nationalisme civique. La réponse du peuple au soir du 26 mars dernier est très claire en ce sens.
Un nationalisme identitaire inclusif
Si le nationalisme civique a lamentablement échoué, il faut cependant prendre garde à ne pas verser en un nationalisme identitaire qui omet d’être inclusif. Il me semble que les leçons de la déviance nazie doivent être éloquentes en ce sens.
Il faut bien admettre que ce discours d’un nationalisme civique s’est enraciné strictement en une peur. La peur de passer pour « politicly incorrect » en évoquant strictement l’appartenance à nos racines canadiennes-françaises. La peur de passer pour ethnophobes en faisant appel à la fierté d’être descendants de sang de cette souche française. Pourtant, l’histoire du nationalisme identitaire canadien-français, devenu québécois, est-il totalement exempt de l’apport et du soutien de membres des communautés culturelles autres ?
Permettez que je cite l’auteur du texte présent en exemple au premier chef. Descendant d’irlandais d’un bord et d’écossais de l’autre, marié à une descendante d’écossais, il n’y a pas une seule goutte de sang d’origine française qui coule en mes veines. Pourtant la langue anglaise aurait été d’un naturel pour moi, et au contraire, c’est en français que je fus élevé à la maison, en français que j’ai reçu mon éducation au cours de toute ma formation académique, à tel point j’arrive à peine à maîtriser la langue de Shakespeare.
Je me fais une fierté pourtant d’appartenir à ce peuple francophone, sans renier mes origines pour autant ; je parle cette langue du pays avec autant de conviction, une langue que je veux entendre parfaite dans la bouche de mon fils ; même mon épouse qui fut élevée dans la langue anglaise, qui a appris le français à l’âge adulte, parle aujourd’hui la langue de Molière par choix et amour de celle-ci et de manière presque exclusive.
De quoi ai-je fait la démonstration dans le paragraphe précédent ? Qu’il n’y a aucune honte, mais absolument aucune, d’en référer à nos racines sociologiques et culturelles françaises lorsque nous voulons parler du peuple québécois d’aujourd’hui. D’autant plus qu’historiquement, les communautés culturelles au fil du temps, par la contrainte de certaines lois certes, mais beaucoup plus une influence sociétale, se sont intégrées à la majorité francophone en ayant un sentiment d’appartenance aussi solide à ce peuple québécois que les descendants de France. Ce fut le cas de beaucoup d’écossais, d’irlandais, d’italiens, de grecs, de vietnamiens, d’haïtiens ou je ne sais quoi encore.
Il faudra bien en revenir un jour ou l’autre de cette déclaration malheureuse d’octobre ’95 qui, isolément, fut très blessante pour beaucoup d’individus et diverses communautés culturelles. Mais doit-on pour autant se couper de nos racines historiques pour un incident isolé comme celui-là, à tel point que le peuple québécois ne se reconnaît plus dans le discours indépendantiste contemporain appuyé sur un nationalisme civique qui résonne comme une grosse marmite vide ?
Par surcroît, comment nous rendrons-nous attrayants à l’égard des membres des communautés culturelles nouvellement installés au Québec si nous ne savons plus leur parler de notre passé si riche en références de toutes sortes ? Comment allons-nous savoir transmettre la passion de notre Québec à ces néo-québécois si nous ne savons pas leur présenter une identité bien ancrée dans ses racines françaises ?
Il me semble que si je devais demain matin immigrer, pour une raison ou pour une autre, vers le Japon par exemple, que j’aurais envie de connaître l’histoire de cette nation, d’en apprendre la langue et d’en respecter les us et coutumes, surtout face à un peuple aussi fier de son héritage historique. Il me semble que, dans cette nouvelle situation, j’aurais envie de m’intégrer dans ce milieu et devenir membre à part entière de ce peuple. Il me semble que, logiquement, une personne venant de l’étranger pour s’installer ici devrait porter des sentiments semblables.
Mais il est tout aussi logique que si cette soi-disant personne arrive au milieu d’un peuple coupé de ses racines culturelles, sociologiques et historiques, en d’autres termes un peuple qui a perdu la mémoire de ce qu’il est, alors il est très peu enthousiasmant pour le nouvel arrivant de s’intégrer au sein d’un peuple qui ne sait plus qui il est, et qui plus est, parle trop souvent une langue française honteusement massacrée.
Se réapproprier la langue de l’histoire
L’une des plus grandes erreurs que le chef actuel du Parti québécois ait pu commettre depuis qu’il est à la tête de cette formation politique, est d’avoir conservé un mutisme quasi total à l’été 2006, lorsqu’il fut annoncé que le cours d’histoire à l’école secondaire allait subir une profonde mutation.
On se souviendra que sur la place publique, il y avait eu des débats assez féroces entre les tenants d’un cours d’histoire qui faisait référence à des dates précises, et à des événements d’ordre politique, entre autres, contre un cours d’histoire à saveur fortement sociologique. Sauf le souvenir d’un insignifiant communiqué de presse en provenance du chef de l’opposition officielle de l’époque, André Boisclair, je ne me souviens aucunement d’avoir entendu un plaidoyer en faveur du maintien ou d’un renforcement du cours d’histoire à l’école qui fait explicitement référence, entre autres, aux éléments que je viens d’énumérer, de la part d’André Boisclair.
À moins que ma télévision ou mon appareil radio aient mal fonctionné, il ne me semble pas avoir entendu dénoncer vertement la chose. À tout le moins s’il y a eu une prise de position de cette nature, elle ne fut pas criée sur tous les toits. Il est à se demander s’il n’y a pas un lien à faire entre cette absence d’une virulente réaction du chef du PQ et sa position sur le nationalisme civique ?
Il m’apparaît aussi évident qu’une vérité de la Palice que pour tisser un nationalisme identitaire très fort, il faudra nécessairement se réapproprier la langue de l’histoire, celle du peuple canadien-français devenu peuple québécois.
La fibre nationaliste québécoise sait résonner quand on sait la pincer correctement comme une corde de violon. Elle sait donner les beaux accents de chez-nous lorsqu’on sait être en harmonie avec elle, n’est-ce pas la signature même d’un Vigneault de chez-nous ? Mario Dumont a bien démontré lors de la campagne électorale qu’il savait composer les mélodies appropriées pour faire résonner cette fibre, et le mouvement indépendantiste doit y prendre exemple s’il cherche à connaître le chemin du cœur du peuple québécois, et ce, de quelque souche qu’il puisse être.

