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Philosophie
La laïcité : un idéal à réaliser, un concept à construire
Georges Leroux
Le Devoir
samedi 23 février 2008


Parce qu’il se trouve au coeur de l’évolution de toutes les sociétés contemporaines, l’idéal de la laïcité semble lié à l’ensemble des transformations dans lesquelles elles se trouvent engagées. De la laïcité des institutions publiques aux formes les plus complexes de la gestion de la diversité, la définition transmise par la tradition républicaine de la France ne cesse de se préciser.

Les situations sont parfois paradoxales : là où on croit pouvoir repérer une laïcité rigoureuse, on s’aperçoit qu’elle cohabite sans problème avec une religion d’État. C’est le cas du Danemark, un exemple parmi tous ceux que recense le petit ouvrage de synthèse que vient de préparer Micheline Milot. Les qualités de ce livre sont nombreuses, j’en retiendrai deux principales : d’abord, la clarté de l’exposé, où prédomine le souci de catégoriser, dans la nuance, les concepts et leurs formes actuelles dans l’expérience contemporaine, mais aussi, et peut-être surtout, une attention d’une grande finesse à centrer l’enquête sur la situation du Québec et du Canada, en évitant le piège habituel d’une idéalisation républicaine.

La structure de l’ouvrage est simple : en vingt-cinq questions, faire le tour du sujet. L’histoire de la laïcité est une affaire compliquée, car elle dépend chaque fois de situations nationales particulières, lesquelles ont souvent, comme c’est le cas de l’expérience française, des répercussions ailleurs. Défi pour les sociétés pluralistes, la laïcité est d’abord le résultat, historiquement très tardif, des guerres de religion en Europe : face à la nécessité de n’en privilégier aucune, l’État devait adopter une position de stricte neutralité. À cette position, la définition européenne ajouta rapidement la séparation des pouvoirs, et ce n’est que plus tard que les droits fondamentaux y furent joints, en insistant sur la liberté de conscience et de religion. Ces principes fondamentaux de la laïcité n’en épuisent pas pour autant le concept : s’agissant d’un idéal normatif, destiné à produire la paix sociale et à protéger les libertés, la laïcité est déclinée selon plusieurs modèles, selon les pays et surtout selon les situations.

Une typologie

L’intérêt de ce livre est de proposer une typologie de ces formes, dont le spectre ouvert montre qu’il ne suffit pas de brandir des principes reconnus pour parvenir à des politiques concrètes. C’est pourquoi cette typologie est aussi, sans le déclarer, la proposition d’un modèle privilégié. Même si la laïcité ne peut être dégagée du processus social de la sécularisation, elle ne saurait en effet y être réduite. Une société sécularisée est une société où l’influence normative ultime n’est plus la religion, alors qu’une société laïque est une société où les relations des religions et de l’État sont réglées sur tous les plans qui engagent la liberté des citoyens et leurs droits fondamentaux. Une telle régulation est d’abord politique, elle s’exprime dans les chartes et dans les lois, alors que la sécularisation imprègne d’abord l’univers moral de la conscience et des conduites. La laïcité modifie les institutions et engendre les débats, la sécularisation est un processus socioculturel qui évolue sans heurts dans la durée. Décrites selon ces deux axes, toutes les sociétés représentent une figure particulière, et même si rien n’est dit dans ce livre du contre-modèle des théocraties, où la sécularisation est freinée et la laïcité bloquée, on comprend que ce contre-modèle n’est que l’extrémité négative d’un spectre unique où toutes évoluent. L’autre contre-modèle est celui des tyrannies totalitaires, où la laïcité est anéantie par l’oppression des religions.

La typologie de Micheline Milot propose cinq grandes conceptions. On pourrait les présenter comme des manières de concevoir l’idéal laïque et d’en tirer des conséquences concrètes. La première conception est la laïcité séparatiste, fondée sur la doctrine de Locke de séparation des pouvoirs et s’achevant dans la loi Combes de 1905 ; selon cette conception, la séparation est rigide et implique une neutralité symbolique complète de tous les représentants de l’État. La seconde conception correspond à certaines formes du militantisme antireligieux ou anticlérical : son modèle est la critique de Voltaire, son concept est assez étroit et aboutit à une perte d’autonomie du religieux dans l’espace public. Les libertés religieuses peuvent s’en trouver amoindries. La troisième conception résulte de l’imposition autoritaire d’un modèle de gestion du religieux par l’État. Dans ce modèle, la neutralité de l’État peut être réduite, car l’État ne se prive pas d’intervenir. Avec la quatrième conception, celle de la foi civique, on se retrouve en terrain plus connu : c’est, grosso modo, la logique d’allégeance où doit prédominer l’adhésion politique aux valeurs communes. On entend ici la requête de Rousseau. Enfin, la laïcité de reconnaissance, qui met en avant l’autonomie morale de chaque citoyen et qui se fonde donc sur une réciprocité protégée par l’État. Selon Micheline Milot, seul ce dernier modèle respecte pleinement les trois principes fondamentaux de la laïcité ; pour ces raisons, on peut le présenter comme l’achèvement à la fois historique, car il caractérise les sociétés pluralistes contemporaines, et normatif, car il achève l’évolution des principes, de toute la tradition de l’idéal de laïcité.

La typologie de Micheline Milot propose cinq grandes conceptions. On pourrait les présenter comme des manières de concevoir l’idéal laïque et d’en tirer des conséquences concrètes. La première conception est la laïcité séparatiste, fondée sur la doctrine de Locke de séparation des pouvoirs et s’achevant dans la loi Combes de 1905 ; selon cette conception, la séparation est rigide et implique une neutralité symbolique complète de tous les représentants de l’État. La seconde conception correspond à certaines formes du militantisme antireligieux ou anticlérical : son modèle est la critique de Voltaire, son concept est assez étroit et aboutit à une perte d’autonomie du religieux dans l’espace public. Les libertés religieuses peuvent s’en trouver amoindries. La troisième conception résulte de l’imposition autoritaire d’un modèle de gestion du religieux par l’État. Dans ce modèle, la neutralité de l’État peut être réduite, car l’État ne se prive pas d’intervenir. Avec la quatrième conception, celle de la foi civique, on se retrouve en terrain plus connu : c’est, grosso modo, la logique d’allégeance où doit prédominer l’adhésion politique aux valeurs communes. On entend ici la requête de Rousseau. Enfin, la laïcité de reconnaissance, qui met en avant l’autonomie morale de chaque citoyen et qui se fonde donc sur une réciprocité protégée par l’État. Selon Micheline Milot, seul ce dernier modèle respecte pleinement les trois principes fondamentaux de la laïcité ; pour ces raisons, on peut le présenter comme l’achèvement à la fois historique, car il caractérise les sociétés pluralistes contemporaines, et normatif, car il achève l’évolution des principes, de toute la tradition de l’idéal de laïcité.

Le Canada et le Québec sont-ils des états laïques ? Et, si oui, selon quel modèle ? Les débats suscités par la commission Bouchard-Taylor ont permis de voir que les réponses à ces questions ne sont pas simples et que le défi du pluralisme peut être considéré comme le plus important pour nos sociétés. Ce livre, dont chaque volet est à la fois une riche synthèse et un questionnement ouvert sur l’avenir, arrive donc à point nommé.

Collaborateur du Devoir

***

La laïcité

Micheline Milot

Novalis

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