Les ex-Premiers ministres péquistes qui ont accepté les honneurs officiels du Québec, selon un commentateur dans Vigile, « [...] se sont tous écrasés les uns après les autres et ils sont désormais solidaires entre eux dans leur refus de radicalisation et d’opiniâtreté, se respectant les uns les autres dans leur repli, en allant s’incliner devant Jean Charest pour quérir une insignifiante médaille. [...] Les chefs du passé sont devenus des notables, récupérés jusqu’au dernier par le système. »
D’un point de vue strictement idéologique, donc faisant abstraction de la vie réelle, peut-être peut-on porter un tel jugement. Sur le plan humain cependant, il y a là quelque chose de tout aussi réducteur que les condamnations portées, dans la défunte Union soviétique, contre tous ceux qui, à un moment donné, ne correspondaient plus à la ligne du Parti. D’un seul trait de plume, les services qu’ils avaient pu rendre à la cause, au pays ou au Parti étaient rayés, oubliés, niés : ils n’avaient jamais existé. Leur photo et leur nom disparaissaient des murs, des manuels scolaires et même des archives officielles. Ils étaient devenus des "traîtres objectifs", même pour les jours où ils avaient tout risqué au service du Parti et de son idéal ; tout leur passé devait maintenant s’interpréter à la lumière du geste, de la parole ou de l’omission qu’on leur reprochait. Ils étaient devenus des prédestinés à la trahison, rejetés dans le néant de la non-existence.
Parmi les hommes ainsi inscrits dans l’univers du procès par le commentateur, avant même d’occuper le siège de Premier ministre, la plupart avaient consacré plusieurs années de leur vie à la cause qui nous anime. Une fois élus, même les moins intéressants, et quel que soit le résultat de leur action, on trimé, bon an mal an, au moins deux fois plus de leur temps dans leur double fonction que n’importe quel travailleur, ouvrier ou professionnel. Plus souvent qu’à leur tour, ils ont été critiqués, vilipendés et à l’occasion traînés dans la boue, même et surtout lorsqu’ils agissaient ; c’est la règle. Certains y ont laissé une partie de leur santé, perdu leur famille immédiate. Ils ont quelquefois connu la gloriole ou même une certaine gloire, toujours éphémère et ambigüe ; en revanche, leurs nuits et leurs petits matins leur ont souvent apporté beaucoup d’inquiétudes et d’angoisse. Au fil des ans, ils ont subi des amitiés brisées, des fidélités rompues, des trahisons et de l’incompréhension à la mesure de leurs responsabilités. Ils ont certes commis des erreurs aux conséquences proportionnelles au pouvoir qu’ils détenaient, avec la même bonne foi que ceux qui les honnissent en ont commis à leur échelle propre. Qu’ils aient choisi d’être ce qu’ils ont été ne réduit en rien l’énergie qu’ils ont consacrée à leurs fonctions. Même les moins méritants, les moins aimés, les moins admirés ou les moins respectés ont embarqué dans cette aventure parce qu’ils avaient, entre autres motivations, celle de servir ce qu’ils croyaient être le bien commun, motivation probablement jamais exclusive, mais l’est-elle davantage chez ceux qui les méprisent aujourd’hui ? Sauf les monomaniaques, qui ne vit que pour une idée fixe ? Leurs contempteurs auraient voulu des surhommes et sont tout marris de n’y découvrir que des hommes semblables à eux.
En acceptant de recevoir un honneur symbolique, même de la main d’un ennemi aux intentions peut-être discutables, ils auront, au pire, reçu l’hommage que le vice rend à la vertu et, au mieux, compris que, par quelque chemin qu’il ait passé, cet honneur venait aussi, malgré ce que pourrait en penser celui qui le leur a décerné, de l’inconscient collectif national. Ils auront eu le tort, aux yeux de certains, d’oeuvrer pour l’ensemble des citoyens, non seulement pour la cause, et d’apprécier qu’on reconnaisse solennellement leur contribution au moins une fois.
Interpréter leur acceptation dans le sens que lui donnent le correspondant cité plus haut et d’autres aussi, c’est projeter son dépit, son amertume et sa rancoeur de n’avoir pas vu son rêve réalisé sur des boucs-émissaires. C’est leur faire porter le poids entier du drame collectif. Après tant de millénaires où la race humaine aura cru évoluer, les réflexes primitifs nous hantent encore.
On peut légitimement critiquer, mêmes durement, certains gestes de ces ex-Premiers ministres. On ne peut absolument pas réduire leur existence et la complexité de la vie humaine à cela.
Raymond Poulin
— Envoi via le site Vigile.net (http://www.vigile.net/) —

