La série de la CBC sur le FLQ

La guerre, yes mon colonel (2)

Le Devoir
lundi 20 novembre 2006

La télévision de la CBC diffuse ces jours-ci une série consacrée au FLQ. Le Devoir a demandé à l’écrivain Louis Hamelin, passionné de longue date par le souvenir d’Octobre 70, de se pencher sur cette minisérie présentée en anglais seulement afin d’approfondir les questions historiques qui y sont soulevées. Voici son deuxième texte.

Une des décisions les plus discutables des scénaristes de la série diffusée cet automne par la CBC est de redonner vie, contre toute évidence historique, à l’idée farfelue d’un complot visant à instaurer, en octobre 70, un gouvernement provisoire à Québec. De simples supputations concernant la possibilité d’envisager, en cas d’effondrement du cabinet Bourassa, la constitution d’un gouvernement d’unité nationale, émises à haute voix par le directeur du Devoir, Claude Ryan, sont devenues, à Ottawa, une gravissime menace pesant sur la démocratie canadienne. Or, qui de mieux placé pour démonter ce bobard que celui qui se retrouva malgré lui au coeur du dispositif d’intoxication mis au point par Pierre Trudeau et Marc Lalonde ? Dans Here Be dragons (2004), Peter C. Newman, une des voix les plus respectées du Canada anglais, à l’époque rédacteur en chef du Toronto Star, raconte comment, manipulé par Trudeau et son entrepreneur de basses oeuvres, il fut amené à répercuter la fable du gouvernement provisoire pour justifier l’envoi de la troupe au Québec. [Ma traduction :] « Quelque part le long de la ligne, la discussion pleine de sérénité du comité éditorial du Devoir fut transformée en un coup d’État projeté. »

Après son passage sur la table du scénariste, ce ballon est devenu, au réseau anglais, une rencontre secrète en bonne et due forme entre des personnalités québécoises influentes, parmi lesquelles Ryan et Jacques Parizeau (on n’a pas osé compromettre Lévesque...), un Parizeau accompagné, qui plus est, de sa « secrétaire » Carole Devault, impliquée jusqu’au cou dans les activités du FLQ ! Un peu plus et on avait droit à un froufrou de capes... Passe encore que, pour les besoins d’une dramatisation télévisée, on nous propose une vision impressionniste de notre histoire. Mais se servir de la fiction pour continuer de nous faire avaler, 36 ans plus tard, les mensonges du gouvernement Trudeau représente une utilisation des deniers publics plutôt discutable. Car si esquisse d’une forme de gouvernement parallèle il y eut au cours de cette période, ce n’était peut-être pas là où on l’a cru...

« This is a war, Julien ! », lance Michel Côté, éminence grise de l’escouade antiterroriste combinée (CAT), au héros de la série pour mieux lui faire avaler le recours aux Mesures de guerre. Maître Côté était un homme bien informé. Et si les tenants de la version officielle de la Crise d’octobre ont pu imposer le mythe d’une armée canadienne presque neutre, simple arbitre accourant se placer aux ordres du pouvoir civil en octobre 1970, pour être ensuite affectée à la surveillance des beaux quartiers et des monuments, la réalité, sur le terrain, est tout autre : depuis que les premiers cocktails Molotov ont éclairé les murs des casernes, les généraux avaient le FLQ dans leur mire et attendaient l’occasion d’en découdre.

Dans une étude de l’historien militaire Sean Maloney disponible sur Internet (Un simple bruissement de feuilles : La stratégie canadienne et la crise du FLQ...), on apprend qu’un jeune soldat du Royal 22e, envoyé jouer les taupes au sein du mouvement révolutionnaire québécois, était placé directement sous les ordres du général Jean-V. Allard, futur chef d’état-major, nommé en 1964 à la tête de la section de la préparation opérationnelle récemment créée, ce qui peut donner une idée de l’intérêt que porte déjà la haute hiérarchie militaire à notre sympathique poignée de dynamiteurs de boîtes aux lettres.

Comme par hasard, un jeune soldat en principe défroqué de ce même régiment fonde ce printemps-là, avec l’ex-légionnaire François Schirm et un autre militaire francophone (la discrimination, paraît-il, décime littéralement l’armée canadienne...), l’ARQ ou Armée révolutionnaire du Québec. Le gars du 22e s’évanouit ensuite dans le décor tandis que l’ARQ entreprend l’action la plus meurtrière des annales du terrorisme québécois, l’attaque en plein jour de l’armurerie de la rue De Bleury : deux morts. Il refait surface quatre ans plus tard dans une taverne de Montréal où il donne à un dénommé Jacques Désormeau, soupçonné de diriger le réseau de La Cognée, la clef d’une consigne de gare contenant des explosifs. Désormeau remet la clef à un certain Bernard Sicotte, agent spécial de la GRC qui infiltre le FLQ depuis plus d’un an. Désormeau est plus tard arrêté au volant de la voiture de Sicotte en possession de l’équivalent de vingt bâtons de dynamite. L’opération mise sur pied pour coincer Désormeau (décrite en détails par Louis Fournier dans son Histoire d’un mouvement clandestin), constitue une action typique des agents provocateurs de l’armée et de la GRC. Sicotte était issu des rangs des Forces armées. L’homme qui l’a « prêté » à la GRC est son patron au CN, le colonel Arthur Spearing. Quant au jeune troufion du 22e, la police, semble-t-il, le connaît, mais choisit de le laisser filer... Et le même homme, G. T., prétend aujourd’hui avoir quitté les rangs de l’armée en 1973 avec le grade de caporal !

Mais l’armée est la grande absente de la série de la CBC, qui lui concède à peine quelques rôles de figuration dans la surveillance des édifices. On s’abstient pudiquement de nous montrer son grand déploiement du 15 octobre, à 600 mètres de la maison où Pierre Laporte est gardé par ses ravisseurs. Or, ce n’est pas tout à fait par hasard que le corps de l’otage sera finalement découvert, ô ahurissante coïncidence, à quelques centaines de pieds du QG de la Force mobile. Cette dernière avait été expressément conçue pour, au milieu du climat social troublé des années 60, répondre à la menace intérieure. Et baser son bébé, le Mobile Command, à Saint-Hubert, aux portes de Montréal, était pour le général Jean-V. Allard une manière de préparer le centre nerveux de son dispositif anti-insurrectionnel à un affrontement avec les forces socialo-séparatistes qu’il jugeait inévitable.*

Commandant mythique du Royal 22e en Italie, attaché militaire à Moscou après la guerre, nommé à la tête d’un bataillon en Corée, le général Allard, premier officier de langue française à devenir chef d’état-major-général (et toute une pièce d’homme au demeurant), fit de l’avancement du français dans les forces son combat personnel. Mais il détestait le désordre. Et tout indique que c’est sous son impulsion que l’armée canadienne va avancer ses pions et jouer sa partie dès l’apparition des premières bombes en 1963.

Par définition secret, le rôle exact joué par les services du renseignement militaire demeure une des grandes inconnues des événements d’Octobre. Au cours d’une réunion secrète tenue le 19 décembre 1969, Trudeau proposa un recours accru au Service du contre-espionnage des Forces canadiennes pour contrer le mouvement indépendantiste (La Presse, 27 mai 1992). Mais dès 1966, le général Allard avait convoqué, à son quartier général de la base de Saint-Hubert, une délégation de parlementaires outaouais auxquels il adressa l’avertissement suivant : « ... à mesure que l’intensité du conflit augmente, l’efficacité de la composante civile diminue et l’aspect militaire des opérations devient de plus en plus important. » Octobre 70 va lui donner raison.

À l’automne 1969, les militaires canadiens ont eu droit à leur répétition générale, petit cadeau des policiers montréalais en grève. Un an plus tard, lorsque débute la Crise proprement dite, force est de constater qu’ils ont bien su placer leurs hommes, entre autres les effectifs d’une armée de réserve permettant l’heureux mariage des dehors de la vie civile et du devoir militaire. Des exemples ? L’assistant-directeur du SPM, Monsieur Pierre Laforest, à l’insistance de qui sera aménagé, en 1969, le centre de coordination appelé à devenir le war room des forces de l’ordre au cours de l’automne 70, est un officier de réserve de la police militaire. Pierre Bouchard, qui assure un grand retentissement aux communiqués du FLQ dans le Journal de Montréal, est un officier de réserve et informateur connu qui collabore, entre autres, avec les services de renseignement de l’armée. Du menu fretin, vraiment ? Alors jetons un coup d’oeil un peu plus haut : le « conseiller spécial » du premier ministre Bourassa, à la fois éminence grise et patroneux en chef du Parti libéral du Québec, est le colonel de réserve Paul Desrochers, « ancien » des services de renseignement militaire (vous croyez ça, vous, qu’on prend sa retraite des services secrets comme on cesse d’être coiffeur ou électricien ?). Le plus haut fonctionnaire du Québec, le secrétaire exécutif du gouvernement, est Julien Chouinard, proche de Marc Lalonde et ancien lieutenant-colonel de l’armée canadienne. Beaucoup moins connu, le colonel Robin Bourne, un militaire de carrière, dirige, à compter de 1971, un groupe de renseignement ultra-secret mis sur pied par Ottawa. Si on songe que, en octobre, il n’a pas dû rester à se décrotter le nez dans son coin, ça commence à faire pas mal de colonels dans le paysage...

Quant aux simples soldats, les plus chanceux pouvaient se laisser pousser les cheveux et aller courir les filles à Percé. Peace ! Une vie intéressante...

Collaborateur du Devoir

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