Chers amis,
C’est avec beaucoup de respect que je vous écris ce matin. Hier, j’ai commis un texte où je parlais de vos chefs comme étant des ennemis et des adversaires, encourageant même mes compatriotes indépendantistes à leur déclarer la guerre, celle des mots, pas n’importe lesquels, les gros ! Moi qui ai été bien élevé et qui n’utilise jamais publiquement de gros mots, ai-je bien fait de commettre ce texte séditieux et encourager une révolte où il y aura risque d’effusion de mots... Mes détracteurs ont raison, nous devons convaincre nos compatriotes québécois de la justesse de notre position, j’en suis moi-même persuadé. Mais est-ce une raison pour proscrire à tout jamais l’utilisation de tous les gros mots ?
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On ne pourrait pas répondre à la violence des armes et de l’argent par la violence verbale. Nous devrions nous taire, écouter, temporiser et expliquer calmement notre point de vue, même s’il n’y aura aucun média pour rapporter nos propos parce qu’ils défendent tous la même vision fédéraliste du Canada. Après tout, nous ne sommes plus en pays colonisé ! N’est-ce pas là une position angélique, lorsque tout notre discours vise justement à changer l’ordre des choses, à faire l’indépendance ? Retirer volontairement des mots de notre vocabulaire, n’est-ce pas faire aveu d’impuissance ? Nous savons tous que les mots ont un pouvoir, chacun a ses effets comme autant de sortilèges différents. Pourquoi, d’emblée, écarter les plus virulents de notre registre alors qu’ils peuvent nous être si utiles dans les situations les plus inextricables. Certains mots ont le pouvoir de rallier et de changer l’ordre établi lorsque cela devient nécessaire, la Marseillaise en est truffée !
Pendant que les médias contribuent jour après jour à transformer l’Histoire de notre conquête en un conte de fées racontée par une gentille gouverneure générale où nos conquérants nous ont sauvés du péril colonial français, nous devons respecter ce point de vue parce que l’Histoire ne serait pas constituée d’une suite de faits objectifs s’entrelaçant, mais plutôt de multiples visions subjectivées par les observateurs qui l’interprètent. Ceux qui changent l’Histoire et qui oblitèrent les crimes et exactions ne seraient pas des barbares, ils seraient plutôt civilisés. Nous ne devons pas les combattre, mais débattre avec eux de la justesse de leur interprétation. Nous devons demeurer dans le cadre qu’ils ont déjà défini et qu’ils nous imposent et surtout ne pas en sortir par des écarts de langage de peur de devenir de vulgaires trouble-fête.
Ainsi, ceux qui ont organisé le coup de la Brink’s en 1970 n’étaient pas fourbes, mais plutôt astucieux. Ceux qui ont convaincu les personnes âgées qu’elles perdraient leurs pensions de vieillesse si elles votaient « oui » au référendum de 1980 n’étaient pas des menteurs, mais d’habiles rhéteurs. Ceux qui ont organisé le Love-in et rempli les urnes de votes illégaux lors du référendum de 1995 n’étaient pas des tricheurs, mais des héros qui ont sauvé le Canada de la menace séparatiste. Ceux qui ont organisé le scandale des commandites n’étaient pas des fraudeurs, mais des stratèges. Ceux qui ont fait adopter la loi sur la clarté n’étaient pas des fascistes, mais de grands démocrates. Ceux qui font chaque jour l’apologie des stratégies fédéralistes pour maintenir le Québec illégalement dans le Canada ne sont pas des collaborateurs, mais des éditorialistes.
Pourquoi ne peut-on pas qualifier les auteurs de ces gestes par les mots qui décrivent le mieux leurs actions : fourbes, menteurs, tricheurs, fascistes et collaborateurs ? Les mots ont les pouvoirs qu’on leur prête. Lorsqu’ils sont appropriés, ils deviennent des images fortes qui peuvent inspirer les sentiments les plus nobles comme ceux de la liberté, de l’égalité et de la fraternité. Ils peuvent décrire les pires penchants humains comme la lâcheté, la trahison et la tricherie. Ne pas utiliser ces mots, c’est faire honte à notre langue, celle des lumières, qui peut être à la fois douce et belle, souvent humoristique et parfois cruelle lorsque nécessaire, mais toujours française !
Nul besoin de s’autocensurer, encore moins de s’autoflageller sur la place publique, juste utiliser des mots précis qui définissent bien la situation ou les personnes que nous voulons décrire. Soyons pertinents !
Louis Lapointe
Brossard


