Histoire

La froideur de Louis XIV envers le Canada

samedi 2 avril 2011

Louis XIV resta sourd aux propos de ceux qui auraient voulu que la Nouvelle-France devienne une « grande colonie ».
Photo : Agence France-Presse Stéphane de Sakutin

À 14 ans, il incarne le Soleil dans un ballet, sur une musique de Lully. Beaucoup plus tard, en 1699, le marquis de Vauban lui conseille d’édifier, depuis Québec et Montréal, un empire en Amérique avec « deux grandes monarchies » populeuses, l’une au Canada, l’autre en Louisiane et à Saint-Domingue, pour contrecarrer les ambitions anglaises. Mais Louis XIV (1638-1715) n’a d’yeux que pour l’Europe, se prenant pour Apollon ou pour Hercule.

Ces faits qui en disent long, l’historien Louis Gagnon les relate dans son essai Louis XIV et le Canada (1658-1674). Il consacre le livre aux vains efforts qui annonçaient presque le mémoire de 1699 soumis par Vauban : ceux de Pierre Boucher, l’un des plus importants pionniers de la Nouvelle-France, ainsi que ceux de deux administrateurs de la colonie, l’intendant Jean Talon et le gouverneur général Frontenac.

Louis XIV et le Canada
Louis Gagnon
Septentrion
Québec, 2011, 202 pages

***

Doué d’un style limpide, agréable, expressif, exempt de lourdeurs universitaires, Gagnon aboutit à une conclusion brillante, où il définit « l’homme américain », né depuis le XVIIe siècle tant au Canada que dans les colonies anglaises. « Un être, écrit-il, d’une autre espèce, discrètement en rupture avec les sociétés européennes, enraciné dans un terreau où il se mouvait avec plus de liberté et d’indépendance. » Il poursuit : « Cet homme, Louis XIV ne l’a pas pressenti. Il ne pouvait tout simplement pas l’imaginer. »

À la différence de la plupart de nos historiens, Gagnon a suffisamment fréquenté les classiques français pour saisir l’esprit subtil de l’Ancien Régime. Il sait que Voltaire a défini à la perfection la modernité singulière de Vauban — champion de la cause canadienne, à laquelle l’écrivain était pourtant loin d’être sensible — par ces simples mots : « Il a prouvé, par sa conduite, qu’il pouvait y avoir des citoyens dans un gouvernement absolu. »

Pour dépeindre à la fois la psychologie et la politique de Louis XIV, qui aime mieux assiéger des places fortes d’Europe que s’intéresser au Nouveau Monde, l’essayiste québécois choisit une pointe que Mme de Sévigné lance en 1667 : « Le roi s’amuse à prendre la Flandre... » L’année précédente, le monarque et son ministre Colbert étaient restés sourds aux propos de Talon, qui souhaitait que le Canada devienne « une grande colonie », assez puissante démographiquement pour en imposer aux possessions anglaises, déjà bien plus peuplées.

Voltaire a dit de Louis XIV « qu’il ambitionnait toute sorte de gloire, et qu’il voulait être aussi considéré au-dehors qu’absolu au-dedans ». Comme le note Gagnon, Frontenac, faute de convaincre la France de l’importance du Canada, vit sa femme, plus influente que lui dans la haute société, être l’objet des faveurs royales.

Mme de Frontenac incarnera Minerve, déesse romaine de la guerre, dans un tableau qui enrichira la splendeur de Versailles. Ce sera, hélas, la meilleure participation canadienne au rayonnement du Roi-Soleil !

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Collaborateur du Devoir


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