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La fatigue culturelle de la « nation »
Xavier Dionne
Tribune libre de Vigile
jeudi 23 novembre 2006      239 visites      1 message


Stéphane Dion a de quoi jubiler. On donnera enfin la définition "sociologique" de nation au Québec, sans qu’elle n’ait d’impact. Si le ridicule ne tue pas, personne ne risque de mourir à la Chambre des communes.

Certains ne voient pas le problème inhérent à la motion déposée par M. Harper. Pourtant il saute aux yeux. Elle conditionne la reconnaissance du statut québécois. C’est tout comme si on disait que le Québec n’est une nation que s’il est à l’intérieur du Canada. Sans Canada, pas de communauté politique. Il y a une seule façon de considérer cet énoncé comme étant véridique : en définissant la culture québécoise comme étant strictement une volonté de s’affranchir. Sans Canada, pas de volonté d’affranchissement. Il serait surprenant que M. Harper définisse la culture québécoise de la sorte.

Comment peut-on prétendre que le Québec ne peut être considéré comme une nation que s’il s’insère dans une autre nation (en admettant que la population du ROC se considère elle-même comme étant une nation) ? La manoeuvre semble payante pour les fédéralistes, mais elle est tout simplement incohérente et intellectuellement malhonnête. On ne pouvait pas s’attendre à mieux de la part des politiciens fédéralistes (les mêmes qui ont concocté la Loi sur la clarté...)

Les séparatistes hésitants verront-ils dans cette résolution conservatrice une ouverture ? En fait, le concept ne remet absolument pas en question l’argumentaire souverainiste ni la légitimité de celui-ci. N’en déplaise à M. Charest, un concept sans portée réelle et qui admet ce que tous savaient déjà n’aura certainement pas une conséquence durable sur l’option indépendantiste. Notre premier ministre le sait probablement déjà. Tout ce qu’il voulait, c’est mettre un frein à une idée potentiellement dangereuse pour l’unité canadienne : la question constitutionnelle. Cette question aboutit constamment et sans détour au cul-de-sac canadien : l’opposition intrinsèque aux deux visions canadiennes.

Le cabinet de M. Harper profite en fait de la "fatigue culturelle" - concept élaboré par Hubert Aquin dans le texte qui fut probablement le plus frappant de sa vie, « La fatigue culturelle du Canada français » - des Québécois.

Deux tendances traversent l’esprit nationaliste des Québécois. La première est l’affirmation complète et sans équivoque de l’identité québécoise, identité ancrée dans une culture politique, historique et artistique ; et la deuxième s’apparente davantage à un type de réformisme. C’est cette deuxième tendance que le premier ministre exploite. Les "hésitants" le sont parce qu’ils sont désabusés. Le cynisme s’est emparé d’eux, et ils sont prêts à tout pour une mince avancée. C’est qu’ils sont toujours conscients de leur identité qui les habite ; mais ils ne croient plus en la possibilité de son affirmation. Se battre sans cesse pour la même revendication, ça tue un mouvement. L’immobilisme frappe, assomme, fatigue. C’est cette fatigue qui fait que certains artistes apprennent une autre langue, pour mieux s’exporter ; que des intellectuels et des écrivains préfèrent s’installer en France...

Or, la réflexion d’Aquin révèle toute sa force par son intemporalité. Il décrit si bien l’ambiguïté québécoise que son texte est facilement applicable à ce qui se passe aujourd’hui. La lutte est fratricide. Que la motion soit acceptée ou non, aucun changement ne sera enregistré. Pourtant, il n’y a qu’à observer toute l’encre qui a coulé sur le sujet pour comprendre que toute question portant sur l’identité québécoise frappe l’imaginaire québécois et canadien.

Chez les canadiens, la plupart du temps, on refuse sans équivoque tout ce qui permet au Québec de se distinguer des autres provinces, sauf en cas de crises imminente. En ces cas, le fédéral se dépêche d’élaborer un concept sans valeur réelle, matérielle ou même symbolique. La valeur symbolique, dans le cas qui nous intéresse, était déjà acquise. Tout le monde sait, au Québec comme au ROC, que les Québécois se considèrent comme formant une nation et comme étant distincts, particuliers. Et ensuite ? Rien. Des mots, plutôt que des gestes. Des « concepts sociologiques », plutôt que des réalités sociologiques. Le statut quo, plutôt qu’un réel changement.

Je vous le conseille, ce texte. Il pourrait changer votre vie.

Xavier Dionne
Étudiant au premier cycle en science politique à l’UQAM
Montréal, le 23 novembre 2006




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Vos commentaires:
  • La fatigue culturelle de la « nation »
    6 décembre 2006

    Très bon commentaire. Moi aussi ce texte d’Aquin m’a grandement touché. Tout comme Prochain Épisode et Trou de Mémoire.

    PHB


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