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La deuxième bataille des plaines d’Abraham

Le point de vue d’un Français

Tribune libre de Vigile
lundi 16 février 2009
824 visites 4 messages

La « reconstitution » de la bataille est, bien entendu, au mieux une bêtise, au pire une provocation. Un point de vue français sur une défaite française dont les Québécois souffrent encore aujourd’hui.

Faut-il « reconstituer », « célébrer », ou « commémorer » la bataille des plaines d’Abraham, qui vit la défaite des troupes françaises commandées par Montcalm, en 1759, sous les murs de Québec ? On peut regretter que cette controverse, très vive au Québec, soit totalement ignorée par la presse française. Pourtant, les Français auraient leur mot à dire...

A vrai dire, en France et en Europe, ce genre de débat n’existe pas, ou peu, pour des évènements aussi anciens. Ni la célébration de Waterloo, ni même celle de la Révolution Française (pourtant largement postérieures) ne soulèvent de telles polémiques. Les passionnés d’histoire militaire reconstituent parfois, le plus fidèlement possible (comme par exemple, chaque année, la bataille d’Austerlitz) ; les historiens travaillent de manière assez scientifique ; les politiciens font des discours, s’ils peuvent en profiter pour passer à la télévision. Seuls des évènements beaucoup plus récents (l’occupation allemande, les crimes nazis, la guerre d’Algérie, le franquisme en Espagne...) posent des problèmes de « Mémoire », bien que personne ne songe à les « reconstituer » avec des figurants en chair et en os. Mais les livres, les films, les monuments et les cérémonies soulèvent parfois des débats houleux, relayés par les politiques.

Alors pourquoi un événement aussi ancien que la bataille des plaines d’Abraham résonne-t-il dans le champ politique québécois ? Tout simplement parce que l’enchaînement d’évènements proprement politiques ouvert par la défaite française de 1759 n’est toujours pas terminé. Le destin du peuple Canadien-Français n’est toujours pas scellé. Le statut définitif du Québec en tant que Nation n’est pas stabilisé. C’est vrai juridiquement, puisque la Constitution du Canada n’est toujours pas acceptée par le Québec, mais cela va bien au-delà. Je me trompe peut-être, mais selon moi, les Québécois, qu’ils soient souverainistes, autonomistes, fédéralistes, indécis ou indifférents, ne sont pas satisfaits du statut actuel de leur pays. C’est ainsi que l’on peut expliquer le refus du Premier ministre Jean Charest d’assister lui-même à cette sombre farce de la « reconstitution ». Refus que moi, Français, je ne peux que saluer.

Bien sûr, il ne faut pas refouler son passé ! Tous les colloques, livres d’Histoire, livres éducatifs, romans et films historiques sont les bienvenus. Il est même souhaitable que les universitaires et historiens québécois s’expriment largement et fortement sur le sujet, afin d’éviter un discours univoque, sinon dominant et partial, de l’historiographie anglo-saxonne. Cela permettra notamment d’insister sur le fait que la défaite des Français fut claire et nette, mais non point honteuse. Montcalm et ses soldats se battirent héroïquement, lors de cette bataille, moins décisive qu’on ne le dit, et dans les autres. Puis, comme souvent, les politiques ne furent pas à la hauteur des militaires et du peuple. La responsabilité de l’abandon final, au traité de Paris, revient à la Cour et aux « Lumières », les intellectuels de l’époque (Voltaire !).

Par parenthèse, et plus largement, souhaitons que la redoutable puissance de feu des Universités et de l’édition de langue anglaise, notamment américaine, trouve en face d’elle une artillerie à la hauteur, côté francophone et « latin » (j’emploie à dessein des métaphores militaires). Sinon, le terrible adage selon lequel « l’Histoire est écrite pas les vainqueurs » risque de s’avérer une fois de plus exact, sur le sujet qui nous occupe, et sur d’autres.

La « reconstitution » de la bataille est, bien entendu, au mieux une bêtise, au pire une provocation. Surtout si on l’appuie sur des arguments du genre « c’est bon pour le tourisme, ça fera rentrer de l’argent ». Oui, mais on peut aussi vendre sa mère et faire beaucoup d’argent avec... Mais surtout, les historiens sérieux vous le diront, l’Histoire, science modeste, se méfie des « reconstitutions » à l’identique. Elle cherche à mieux comprendre les contextes, à croiser les sources et à expliquer les causes et les conséquences d’un événement. Car nous faussons la claire vision des choses en essayant de « reconstituer » après coup une bataille d’hier, avec les yeux d’aujourd’hui. Quel était l’état d’esprit des soldats ? Pour quoi se battaient-ils ? Pour la gloire ? pour l’argent ? pour le Roi ? pour le Canada français ? Nous n’en savons quasiment rien. Ils n’avaient aucunement l’idée de participer à un « événement historique », sauf peut-être Montcalm et Wolfe. Et encore, ni l’un ni l’autre n’eurent le temps de nous livrer leurs impressions...

Retournons donc à la politique : en réalité, une deuxième bataille des plaines d’Abraham est en cours. Aussi décisive pour le destin du Québec que la première. Mais sans sabres, ni canons, ni fusils. Sans une goutte de sang, et sans garçon de vingt ans s’écroulant sur le champ de bataille, ensanglanté. C’est la bataille, toute pacifique, voulue par René Lévesque, la bataille des idées, de la politique, de la démocratie, de la Révolution tranquille et de la Loi 101, la bataille des votes, des élections, des référendums.

C’est la bataille du général, pardon, du cinéaste Pierre Falardeau, qui déclare avec panache « il n’y aura pas de célébrations de la bataille des plaines d’Abraham l’été prochain à Québec ». Son cri de guerre : le tourisme « j’en ai rien à crisser » (dans ce contexte là, car j’imagine qu’il n’a rien contre le tourisme-découverte intelligent), s’adresse bien entendu aussi aux touristes français, qui ne doivent en aucun cas assister bêtement à cette mascarade, mais plutôt, s’ils sont présents au Québec, venir s’y opposer avec leurs cousins réunis sous la bannière fleurdelisée, qui n’est pas un accessoire de théâtre, mais un véritable emblème national.

Cette bataille là, menée par les descendants des Canadiens français et les Français qui aiment le Québec, n’est encore ni gagnée ni perdue. N’en déplaise à Nicolas Sarkozy, c’est celle de la libération définitive du peuple québécois, qui lui permettra, un jour enfin, de rentrer dans l’Histoire, par la grande porte.

Pierre de La Coste

www.pourquelquesarpentsdeneige.org

Commentaires

  • Pierre de La Coste, 18 février 2009 07h38

    Merci pour vos commentaires. Merci à ceux qui ont cité l’article sur d’autres blogs québecois ou français. Ca m’était resté en travers de la gorge, cette histoire de "reconstitution", comme les interventions intempestives de notre président. Il fallait que ça sorte. Mais tout cela n’est pas terminé. Restons sur le qui vive et à bientôt sur le net ! On est avec vous...

  • Robert Bertrand, 17 février 2009 12h37

    Merci de votre témoignage. Il y a longtemps qu’on ait entendu (lu) autant d’éléments de vérité aussi parfaitement présentés.

    Le concours d’Historiens Français de l’ensemble de vos universités devraient venir donner un éclairage bien Français de ce qui a été vécu tant sur le territoire de la Nouvelle-France et les combats qui ont eu lieu avec les Français, avec les Amérindiens et avec les Québécois de l’époque.

    Au Québec, on nous enseignait l’Histoire Sainte avec Moïse et la traversée de la Mer Rouge...

    Les collaborations entre la France, les Québécois et les Amérindiens de l’époque mériteraient d’être bien connues davantage.

    Ce DEVOIR DE MÉMOIRE n’implique-t-il pas la participation de tous les groupes en présence, de cette époque ? Et toute la perspective telle que vue tant par la France que par les autres groupes en présence ?

    Robert Bertrand, rédacteur,
    Québec un Pays

  • O, 17 février 2009 10h01

    Ce témoin semble avoir pris leçon de nos points de vue expliqués avec persévérance dans le Carnet de Jean-Pierre Raffarin au sujet de la visite Charest à Paris. Un secrétaire y a entre autres appris que les Québécois considèrent amis les tirs qui parlent de l’État du Québec au lieu du canadianisant "province de Québec", pire "La Belle Province" que René Lévesque a fait retirer de nos plaques il y a plus d’un quart de siècle. Quand ils vivent avec nous au lieu de lire des livres d’histoire "écrits par le conquérant" ils en viennent à comprendre quelque chose à leurs "cousins" du XXI ième siècle.

  • Gilles, 17 février 2009 08h49

    Un point de vue qui fait du bien. Surtout après n’avoir entendu depuis l’automne que l’intolérable tonitruance du Bling bling, et le son feutré des pas de son entourage sans courage.

    Merci cousin.

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