Depuis que le gouvernement de Bernard Landry a légiféré pour que le Victoria Day devienne la Journée nationale des Patriotes, la tradition s’instaure peti-peta de perpétuer la mémoire de nos farouches rebelles de 1837-38. Bien sûr, la commémoration des Patriotes sonnait le glas de la fête de Dollard, que les nationalistes avaient promu depuis des lunes en réaction aux fédérastes. D’ailleurs, le notaire-historien Aurélien Boisvert (que je salue en passant) ne s’en est toujours pas remis. Quant à la duchesse du carnaval, Michaëlle Jean (que je ne salue évidemment pas), elle est d’avis, du moins depuis sa nomination, que la reine a préséance sur Chevalier de Lorimier, tout cela à cause de son sang bleu, même dilué dans l’alcool (c’est connu que Victoria levait le coude plus souvent qu’à son tour).
Mais revenons à nos moutons. Chaque année davantage, donc, la Journée des Patriotes est soulignée en ville comme en banlieue. Comme notre campagne ne voulait pas demeurer en reste des célébrations menées dans l’indicatif régional 514, elle organisa ses propres pompes et festivités. La première année, seuls quatre pelés et un tondu répondirent à l’appel et ni le journal local, ni le semainier paroissial n’en parlèrent. L’année suivante, pour parler comme la Sagouine, j’étions seul… il faut dire que je m’étions aussi trompé de date ! Petit à petit, l’oiseau fit son nid et il ne fut pas long qu’il y eut du monde à la messe.
L’an dernier, alors que le comté venait tout entier de basculer dans le confort et l’indifférence adéquistes, il fut résolu de ranimer la flamme souverainiste. Pour ce faire, on rappela les troupes, on réquisitionna une grange désaffectée et on invita le tout-Tombouctou à une grandiose célébration des Patriotes. À vrai dire, ce furent les jeunes souverainistes qui insufflèrent de la vigueur à cette fête, si bien qu’un défilé s’ébranla dans le village qui ébranla jusqu’à la quiétude du petit cimetière protestant, laissé en jachère depuis la disparition du dernier anglican romantique.
Qu’il était beau le défilé, avec tous ses drapeaux tricolores des Patriotes claquant au vent qui se lève et deux fleurdelisés pour battre la mesure et éviter que le fou du village ne crût à tort que, avec cette marée de drapeaux vert, blanc et rouge, un club de boulistes italiens ne vienne squatter la place (n’avait-on pas vu des joueurs de cricket s’exécuter récemment à Sainte-Marie-la-Mauderne ?).
Arrivé devant la mairie, le cortège s’arrêta enfin. On avait confié au chef des jeunes souverainistes le soin de prononcer un discours patriotique. Kevin – c’était le prénom que lui avaient affublé des parents pour qui la fibre nationale n’avait culminé qu’au ras des pâquerettes – Kevin, dis-je, y alla d’un laïus bien senti sur l’importance de se rappeler des Patriotes. Il évoqua les grandes figures de notre panthéon national : Chénier, Nelson et Papineau. Il termina son harangue par cette phrase chargée d’émotion : vive la mémoire des Patriotes de 1937 ! Si quelques-uns dans la foule relevèrent l’anachronisme, qu’ils attribuèrent somme toute à une étourderie, tous néanmoins applaudirent l’élève de secondaire quatre.
Une heure plus tard, tout ce brave monde se retrouva dans la salle aménagée dans la grange qui est dans le rang qui est dans la plaine qui est dans ses feuilles maluron don dé. L’endroit avait été décoré du restant d’affiches de la dernière campagne électorale du PQ et pavoisé de drapeaux des Patriotes. De longues planches de contreplaqué montées sur des chevalets faisaient office de tables. Du spagate aux boulettes, en voulez-vous en v’là, était au menu de ces agapes patriotes. Pour vingt malheureux dollars, avec café et pouding chômeur, l’affaire était ketchup.
Juste après le dessert et avant que le spectacle de métal et de clôture ne débute, Kevin s’avança devant la scène et, tel un rocker se produisant au centre Bell, saisit le micro à deux mains pour distribuer les remerciements d’usage. Il tint le crachoir pendant dix bonnes minutes, au cours desquelles il rappela que les batailles des Patriotes à Saint-Denis, Saint-Eustache et Saint-Ours devaient encore et toujours nous inspirer dans le combat pour l’indépendance. Nul doute que ce jeune homme irait loin en politique s’il passait l’examen de secondaire IV en histoire et gagnait la course à l’investiture. À n’en point douter, il y avait de la graine de Pierre Bourgault dans ce Kevin.
Entre-temps, l’ancien dépité péquiste, battu aux urnes par l’adéquiste, avait suggéré à Kevin de souligner comme il se devait la présence dans la salle d’une très vieille dame, bientôt centenaire, une combattante des premières heures qui passerait avant longtemps l’arme à gauche. C’est donc avec des trémolos dans la voix à peine muée que Kevin salua Antoinette Poitras, nationaliste devant l’éternel, et, rendez-vous compte, dit-il, qu’il s’agit de l’une des dernières Patriotes de 1937 encore vivante ! Manifestement, le jeune homme avait mal révisé sa leçon d’histoire pour associer par deux fois plutôt qu’une l’année 1937 à la lutte des Patriotes. Toujours est-il que la vieille dame, qui n’était pas sourde malgré le cornet qu’elle avait de vissé à son oreille comme d’autres ont un portable, avait vite compris que Kevin n’avait pas la bosse de l’histoire.
Antoinette la Pasionaria se leva et s’avança vers le devant de la scène afin de nous livrer un court témoignage sur ses années de militantisme. Ses premiers mots furent pour remercier feu le docteur Papillon-Desrosiers qui, lors du référendum de 1980, alors qu’elle allait consulter pour un bouton sur le bout de la langue, lui proposa de lui installer un défibrillateur. C’est grâce à cet appareil révolutionnaire qu’elle comptait se rendre jusqu’à l’avènement de l’indépendance. Ses propos furent salués par une salve d’applaudissements. Pour son dernier tour de piste – car on ne sait jamais à cet âge canonique s’il se présentera d’autres occasions – la dernière Patriote encore sur pattes tint à corriger Kevin : jeune homme, dit-elle d’une voix un brin chevrotante, sachez que les Patriotes, dont nous commémorons aujourd’hui le souvenir, s’ils étaient bien de leur temps en 1837, avaient bel et bien disparu depuis longtemps en 1937. Vous sembliez, jeune homme, l’avoir oublié, même si vous m’avez conféré un bien grand honneur en m’associant à leur cause. Pourtant, sans vouloir vous offenser, il me semble que cela ne prenait pas la tête à Pépinot pour savoir ça !
Eh bien quoi, amis lecteurs, vous ne connaissiez pas Louis-Joseph Pépinot ? Voyons, il combattit les Britanniques au côté de la vaillante Capucine… c’était il y a longtemps… en quelle année au juste ? Demandez-le à Gilles Laporte, Georges Aubin ou… Kevin, quelqu’un devrait le savoir.
Jean-Pierre Durand


