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La couverture électorale en démocratie
Dominic Desroches, Martin Provencher
Tribune libre de Vigile
mercredi 14 mars 2007      337 visites


La démocratie est un système politique fondé sur le pouvoir de la parole. En elle, ce n’est pas le plus fort, le plus noble, le plus riche ou le plus connu qui décide, mais la réunion de citoyens ayant la parole en partage. Ce n’est donc pas un hasard si l’invention de la rhétorique — l’art de persuader la foule par les mots — coïncide avec le développement de la démocratie. Car pour présenter un projet à l’Assemblée et le défendre, il était essentiel de bien parler. Tous les citoyens ayant le droit de vote pouvaient discuter de la chose publique et, s’il fallait user de rhétorique, c’était pour l’emporter. Lorsque l’on réussissait à convaincre l’auditoire en respectant les règles, on n’avait pas pour autant renié la légitimité de la parole des autres. C’est dans ce cadre précis que l’on entendait, en Grèce antique, augmenter la maîtrise des citoyens sur leur destin.

Or, dans nos démocraties modernes, les choses se sont transformées. Si les politiciens parlent encore en public, le cadre n’est plus du tout le même. Persuader la foule à l’agora ne représente pas le même défi que séduire les électeurs via la radio, les journaux, la télévision et Internet. En 2007, pour que la rhétorique puisse remplir sa fonction démocratique, les citoyens ont besoin du relais des médias, qui doivent leur montrer en quoi les programmes des partis sont susceptibles de contribuer à améliorer leur propre vie. En personnalisant à outrance les enjeux électoraux, les médias semblent négliger cette responsabilité sociale et contribuer à alimenter la désaffection des citoyens envers la politique.

L’idéal démocratique confronté à de nouveaux dangers

Ainsi, ce qui frappe dans la couverture de la campagne, c’est que les médias paraissent avoir plus de poids que d’habitude. Pourtant, il se dégage de la première moitié de campagne, un réel sentiment de vide. Pourquoi ? Peut-être en raison de l’absence d’une vraie médiation entre les citoyens et les médias et au culte de l’immédiateté qui en découle.

C’est que les médias d’aujourd’hui ne sont plus à distance des débats, ils y participent. Ainsi peuvent-ils modifier les perceptions et orienter les discussions, ce qui peut avoir pour effet d’influencer les électeurs indécis. En clair : les médias peuvent, au moyen d’analyses partielles, du travail suggestif de la caméra et de la publication de sondages à des moments sensibles de la campagne, bouleverser les priorités électorales et proposer une lecture dirigée des enjeux. Des exemples ?

Ainsi a-t-on pu voir une station de télévision se payer un autobus de campagne et rapporter des sondages réalisés dans des restaurants, voilà le danger. Ensuite, il n’est pas moins grave de voir l’ex-politicien analyser la campagne de ses amis, l’expert jugeant de l’image d’un chef, l’autre relevant les défauts d’un discours passé en boucle, la caméra filmant une salle pleine ou vide (selon l’angle), etc. Que penser d’un débat des chefs organisé d’avance et soumis à 1001 contraintes pour limiter les dérapages qui seuls, pourtant, expliquent les succès en démocratie ? Sinon que dans un tel cirque, les informateurs tendent à oublier que leur rôle est d’abord de montrer comment les discours qu’ils rapportent contribuent à augmenter le contrôle des citoyens sur leur propre vie.

Les effets sur la démocratie et le pouvoir

Au quotidien, tout se passe plutôt comme si les informateurs valaient plus que l’information, comme si l’image masquait le discours, comme si les programme s’effaçaient derrière le salissage, comme si la lecture des médias, qui masque les faits ou les met en évidence, devait s’imposer à l’esprit du public. L’effet de ces dangers est au moins double : une fois que l’on a reconnu ces distorsions de l’idéal démocratique, les citoyens discréditent les médias et deviennent ensuite de plus en plus cyniques à l’égard de la politique. Et chacun sait à quel point un vote de protestation peut avoir des conséquences graves pour une démocratie.

Il ne s’agira donc pas ici de défendre une théorie du complot, ni d’affirmer que les médias sont à la solde d’un parti, mais de rappeler que les dangers d’informer sont réels, inévitables même, et qu’ils discréditent le travail honnête de l’ensemble des acteurs, qu’ils soient dans les médias ou les partis. Si le pouvoir de l’image supplante celui de la rhétorique, la démocratie disparaît et le vrai pouvoir devient celui de la mise en scène organisée par l’informateur, lequel défend toujours des intérêts autres que le partage du pouvoir par la majorité.

Dominic Desroches, professeur de philosophie, Collège Ahuntsic.
Martin Provencher, professeur de philosophie, Collège de Rosemont.

— Envoi via le site Vigile.net (http://www.vigile.net/spip/) —

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