La corde, quelle idée !!

Tribune libre de Vigile
samedi 4 février 2012
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Et si le meurtrier, découvrant cette corde au fond de sa cellule, en faisait une œuvre d’art ? S’il voyait dans cet objet un signe de vie ? Si la corde finissait dans une exposition d’art parce que, dans les mains du meurtrier, elle aurait perdu sa vocation meurtrière pour épouser une autre, plus artistique ? Cela n’est pas une possibilité. Cela est déjà une réalité quotidienne dans chaque cellule de prison. Rester vivant devient un art, particulièrement pour celui que la justice a condamnée à vie.

La dernière fois que j’ai vu une corde en prison, c’était il y a une semaine. J’ai été témoin d’un chef-d’œuvre construit dans une cellule. Un voilier de deux mètres de longueur et d’un mètre et demi de hauteur. Il a demandé à son créateur 2600 heures de travail. Ce voilier a été construit à la main avec des battons pop sicle. Un petit détail : Ce voilier porte naturellement des voiles soigneusement tenus par des cordes..

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Tendre une corde à une personne jugée coupable de meurtre avec l’intention de l’inciter à mettre fin à ses jours, quelle idée ! L’article 241 du code criminel prévoit une peine maximal de 14 ans à toute personne jugée d’avoir conseillé le suicide ou d’avoir aidé à son accomplissement.

L’idée de la corde, proposée, vite retirée mais finalement pas complètement retirée, par un homme éploré par l’assassinat de sa fille, au delà du fait qu’elle soit le résultat d’une instrumentalisation politique, ne reflète t-elle pas aussi l’apogée d’un manichéisme collectif..?

Un ex détenu m’a raconté qu’un jour un policier avait frappé à sa porte non pas pour une arrestation, une enquête ou un interrogatoire. Ce policier avait frappé à la porte de cet ex détenu pour lui ramener sa petite fille âgé de 3 ans. Elle avait été déclarée perdue depuis 8 heures.

Pendant 8 heures ce père a vécu l’enfer en pensant à toutes les horreurs dont sa fille aurait pu être victime. Lui qui vouait une haine sans nom à la police, il n’avait jamais envisagé un jour faire appel à son secours. Encore moins qu’elle lui donne à vivre un moment de bonheur et de joie qu’il n’avait vécu qu’une seule fois dans sa vie, c’était à la naissance de sa fille. Le secours de la police a remis en question plus que sa vision de la police, sa vision du monde.

Ce témoignage que mes Souverains avaient entendu avec stupéfaction, m’a donné l’occasion de leur demander s’ils devraient attendre que la police leur apporte un tel secours pour reconnaître son importance et le rôle capital qu’elle joue dans notre société et dans nos vies ?

Cette longue discussion avait finalement pour thème le manichéisme. Cette façon de séparer le mal du bien, les bons des mauvais, les victimes des coupables, comme si c’était aussi simple. Comme si le bon n’était que bon, le mauvais que mauvais, le meurtrier que meurtrier et la corde qu’une corde, conçue pour un unique usage. Pourquoi se donner la peine de réfléchir à la réinsertion des meurtriers quand on peut s’en débarrasser en laissant traîner une corde dans leurs cellules ?

Des siècles de réflexions nous ont amené à reconnaître juridiquement que la vie est au dessus de tout. Mieux encore, que même la vie de celui qui enlève la vie est digne de respect. Une lecture attentive de nos lois nous apprend que des criminels, ça n’existe pas. Ce qui existe ce sont des actes criminels. Ce sont eux qui font l’objet d’arrestations, d’accusations et éventuellement de condamnations ou d’acquittements à l’issue de procès le plus juste et les moins inéquitables.

Donc, on ne juge pas les personnes, on juge leurs actes. C’est là où nous sommes rendus dans notre évolution juridique. Une évolution fondée sur le principe que toute personne condamnée pour un acte criminel est capable de réhabilitation. Sa sentence, aussi longue, soit-elle, a une fin. Et comme cela est déjà arrivé souvent, une erreur judiciaire peut innocenter celui qu’on croyait le meurtrier. Invoquer la corde avec l’intention de tricher avec la justice, c’est saboter ce que notre civilisation a mis des milliers d’années à construire.

Force est d’admettre que le manichéisme domine la plus part de nos débats actuels et les rend par moment insupportablement confus. Le manichéisme oppose, divise, sépare. Il n’envisage aucun mélange entre noir et blanc, entre bon et mauvais. Il tue la nuance.

Voilà pourquoi nous avons toléré, depuis plusieurs années, les déclarations intolérables d’un homme décidé à venger l’assassinat de sa fille. Par compassion ou par pitié, ne nous sommes mis à sa place. Notre capital de sympathie est devenu un capital politique dont nous constatons aujourd’hui les ravages. Même les organismes d’aide aux victimes se dissocient aujourd’hui de ce capital de sympathie devenu un moyen politique pour rétablir "l’oeil pour oeil, dent pour dent".

Pour combattre ce manichéisme envahissant dans notre rapport à la justice, des mises au point sont urgentes et nécessaires. On dit que nul n’est supposé ignorer la loi. En laissant faire de tels dérapages, c’est sa finalité même qui risque de nous échapper.

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Vous avez sûrement entendu parler de justice réparatrice. Un concept géniale qui s’inspire fortement de vieilles traditions amérindiennes. La justice réparatrice a pour mission de permettre la rencontre entre une victime (ou sa famille dans le cas de meurtre) et son agresseur (jugé coupable) pour que ce dernier prenne conscience de l’ampleur du mal qu’il a fait. Prendre conscience de l’épreuve vécue par la victime. Une façon d’éveiller son empathie.

Les effets de telles rencontres ne sont pas négligeables dans la réhabilitation des personnes jugées coupables. Ces rencontres permettent également la possibilité pour la victime de connaître le coupable. Et très souvent, la victime est grandement étonnée d’apprendre que le coupable avait été d’abord, lui aussi, une victime ! À l’issue de leurs rencontres avec les coupables, les victimes se sentent souvent soulagés d’un poids.

Le processus de la justice réparatrice ne change rien à la sentence du coupable. Ce dernier ne peut s’attendre à aucun privilège. Les rencontres sont complètement volontaires. Il existe une semaine de la justice réparatrice, mais hélas, cette idée fort pertinente ne fait jamais les premières pages. Et pourtant, je connais beaucoup d’ex détenus dont la vie a changé radicalement suite à leurs rencontres avec les victimes.

La Justice réparatrice est généreuse parce qu’elle est fondée sur deux principes fondamentaux de la réhabilitation :

1- Que toute personne est capable de changement.

2- Que tout changement n’est possible qu’avec le soutien de la communauté.

Quel politicien déjà a mis la justice réparatrice dans son programme électorale ? Et pourtant c’est vers elle qu’il faudrait se tourner pour protéger la justice d’un certain manichéisme ravageur.

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Je vous laisse sur un dialogue entre deux Souverains et ex détenus, que j’ai rencontrés il y a 20 ans. Une conversation, prise sur le vif, qui rétabli la nuance entre Justice et Droit. Entre manichéisme et rationalisme.

Bonne écoute :
http://www.souverains.qc.ca/exsonore/droitetj.mp3

Mohamed Lotfi

Réalisateur de l’émission Souverains anonymes

avec les détenus de la prison de "Bordeaux".

www.souverains.qc.ca/listdesr.html

Commentaires

  • Michel Gendron, 5 février 2012 00h11

    Monsieur Lofti,

    Je me souviens de nos quelques échanges privés, il y a deux ou trois ans. Vous pensiez que Vigile vous censurait. Je crois vous avoir convaincu de réécrire. Et voilà, nous sommes en mesure de vous lire et d’apprécier.

    Nous ne nous connaissons pas, mais ces quelques échanges passés font que plus d’un peuvent aujourd’hui lire quelqu’un qui a vraiment quelque chose à dire.

    Votre point de vue est toujours pertinent. Vous êtes un humaniste, monsieur Lofti, et dans le vrai sens du terme.

    Au plaisir de vous relire.

  • jacques noel, 4 février 2012 15h47

    Les fraudes par cartes de débit sont endémiques. Si ca ne vous est jamais arrivé, vous connaissez quelqu’un à qui s’est arrivé.

    La police de Québec a arrêté un trio qui plaçait un appareil dans la fente des guichets de banque ce qui lui permettait de copier les cartes. Ils ont volé des dizaines de clients, pour plus de 12,000$

    L’un des trois lascars est un autochtone de 44 ans (donc pas un p’tit jeune sans génie), originaire de la Gaspésie. Eh ben, croyez-le ou pas, le juge a tellement considéré ses origines autochtones qu’il s’en est tiré avec zéro nuit en prison ! Son complice a eu moins de chance : 30 mois en dedans

    Dans quel endroit sur terre peut-on voler 12,000$ à des dizaines de personnes et s’en tirer sans prison en évoquant sa race ???

    http://www.radio-canada.ca/regions/Quebec/2012/02/01/004-steve-martin-peine-clonage-cartes.shtml

    « Steve Martin devra faire 200 heures de travaux communautaires.

    Fraude par dispositif sur guichet Il a pu bénéficier de la clémence de la cour parce qu’il est d’origine autochtone. Il vit sur la réserve de Listiguj, dans l’est de la province.

    Un complice, Ali Zeitouin, dont l’implication était plus importante dans la fraude, a reçu une peine de 30 mois d’emprisonnement en août dernier »

  • tinonica, 4 février 2012 15h01

    M. Lofti votre texte est non seulement inspirant mais véridique. Il doit être diffusé et répété ad noseam.

    Lorsque vous dites : on ne juge pas les personnes, on juge leurs actes... vous expliquez une vérité inaltérable.

    J’avais de la compassion pour M. Boisvenue, mais depuis qu’il est devenu un homme politique il n’y a plus droit ; surtout dans le cadre de ses fonctions. Il est au service du peuple.

    On comprend maintenant pourquoi il a été nommé à ce poste : faire la job de bras pour faire passer les idées de Harper et sa gang. M. Boivenue est devenu très bas en se vautrant dans ce purin de cochon.

    Noel Lévesque

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