« Il n’y a que deux conduites avec la vie :
ou on la rêve ou on l’accomplit »
René CHAR
Le Québec a assisté à la fermeture de l’aéroport ultramoderne de Mirabel. Il a vu celui de Dorval prendre le nom de P.-E. Trudeau. Les navires peuvent se rendre en Ontario sans s’arrêter au Port de Montréal. Des compagnies n’hésitent plus à transférer leurs sièges sociaux vers la capitale du Canada. Vu la tendance de la centralisation canadienne, il n’est pas surprenant que la Bourse de Montréal passe dans le giron du TSX de Toronto. Les ventes du Mont Tremblant, d’Alcan et des Canadiens de Montréal, sans compter toutes les autres, continuent de nous hanter. Sur le plan sportif d’ailleurs, les Nordiques ont gagné au Colorado, tandis que les Expos - qui arboraient aussi le lys sur leur uniforme - poursuivent leur rêve à Washington. Devrions-nous nous inquiéter pour l’Impact ? On peut former désormais des équipes nationales canadiennes sans membres du Québec, autre signe avant-coureur que le Québec s’affaiblit, qu’il a moins de poids dans le Canada, qu’il se retrouve davantage isolé et qu’il continue de voir ses joyaux passer aux mains des intérêts concurrents canadiens, américains et étrangers.
On peut nommer ce phénomène « la satellisation » de Montréal et du Québec. Sur le plan culturel, ce phénomène se reconnaît dans le recul du français, mais aussi dans le fait que les médias (stations de radio et journaux) sont téléguidés de l’ouest canadien et que nos plus grands artistes cherchent à faire carrière à l’extérieur du Québec, un peu comme s’ils étouffaient et qu’ils ne pouvaient plus exprimer leur créativité sur l’immense territoire. Ces faits, qui ne demandent qu’à être interprétés, semblent nous dire quelque chose. Mais quoi ?
Voici une hypothèse parmi d’autres : on doit se demander en effet si nous n’assistons pas à la création d’une grande réserve pour le Québec, un peu à l’image des nouveaux autochtones que sont les Québécois devenus ? Que se passe-t-il depuis le milieu des années 1990 ? On assiste à un cycle qui, au lieu de nous libérer, semble nous excentrer, c’est-à-dire nous isoler. Les grands rêves, ceux qui doivent guider le peuple, l’affranchir, sont-ils derrière nous ? On dirait que le Québec, jadis prospère et actif, ressemble toujours plus à un territoire. Passons-nous lentement de la satellisation à la territorialisation du Québec ? Soyons encore plus précis : on dirait que nous participons, malgré nous, à la construction d’une cage.
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Écrit en souvenir du poète et résistant René Char, ce texte fait suite au lendemain d’une nuit cauchemardesque. Il anticipe le récit d’un Québec devenu un « territoire » à l’intérieur du Canada, une terre abandonnée, un espace de désolation. Mauvais rêve certes, il projette, à partir d’aujourd’hui, la réalité de demain. C’est pour ainsi dire un mauvais rêve de futurologie politique. Les rêves, disait Freud, s’appuient sur le passé et concernent l’avenir : ils sont des manifestations de l’inconscient, de forces qui désirent. Les rêves traduisent des peurs, des désirs refoulés et, bien interprétés, ils peuvent nous en apprendre beaucoup sur nous-mêmes, sur nos aspirations et nos échecs. Pour Freud d’ailleurs, le cauchemar traduit une angoisse et un rapport à la mort, fut-elle symbolique. À la suite d’un mauvais rêve enfin, l’on sursaute et l’on se réveille... Voici le petit récit de cette malheureuse expérience onirique.
Une futurologie politique reposant sur la réalité linguistique
Quand on se couche en pensant aux chiffres du dernier recensement du gouvernement fédéral, on risque de faire un cauchemar et de trouver le réveil pénible. En effet, si le nombre de francophones hors Québec diminue, si le Québec connaît une lente anglicisation et que les Québécois n’ont pas assez d’enfants, il convient de se demander ce qui attend l’ensemble des francophones du Canada. Actuellement, chez les immigrants et les jeunes, la tendance est à l’apprentissage de l’anglais. Quand on se rapporte à l’échelle mondiale, la tendance se voit confirmée : l’aplanissement des différences, la standardisation du mode de vie, la « sinologisation » de la production industrielle et la mise en marché de l’économie triomphante se font à partir de l’anglais, nouvelle franca lingua. Mais quelles seront les conséquences prévisibles de ces faits réels ? Pour le Québec, il est aisé, dans la prospective négative d’abord, d’en prévoir trois : la montée de la solitude, la période du « sursaut » et l’accomplissement du repliement dans la désolation.
L’angoisse et la montée de la solitude
Quand notre langue disparaît lentement, nous connaissons l’angoisse. Quand les moyens de communications et de développement de la culture ne sont plus protégés, mais appartiennent aux étrangers, la solitude croît et le sentiment d’étrangeté croît également. La solitude, c’est le fait de se sentir seul chez soi ou abandonné loin de la maison. On peut ressentir la solitude dans une société aussi, puisque c’est un sentiment d’incompréhension et d’isolement moral. La solitude, pour le dire autrement, c’est l’anticipation de limites à notre capacité de vivre dans le monde. On peut très facilement s’imaginer ce que représente la solitude quand on pense au sentiment de l’animal qui, sous peu, sera enfermé dans une cage…
Le « sursaut » : la lutte contre la cage et le saut dans l’Histoire
Confrontés à l’angoisse, à la montée de la solitude et la déconnexion d’avec le monde, les individus conscients connaissent le sursaut. La période de sursaut correspond au réveil devant la mauvaise nouvelle. Le sursaut, c’est la volonté de sortir de soi correspondant à la rencontre pénible avec la réalité. Il s’agit d’un choc entre l’aérien, le rêve, la magie et le monde des causes et des effets. Si l’individualisme accélère le sentiment de solitude et la construction de la cage, le sursaut est vécu individuellement mais peut se transmettre dans un groupe ou une société. Il s’agit, mais c’est encore une image imparfaite, de la situation bien connue de l’animal qui réagit dans sa cage, réalisant soudainement les limites de ses possibilités. Le sursaut, quand il prend l’expression du combat contre la cage, est négatif.
Or, il y a une bonne nouvelle pour nous, car le sursaut peut s’exprimer positivement. En effet, il peut donner lieu à la forme positive de la révolte contre une situation étouffante, mais toujours à l’intérieur des limites et des possibilités restantes. On peut toujours tirer profit de la rencontre avec la réalité, s’il n’est pas déjà trop tard. Un peuple par exemple peut se réveiller et décider de transmettre le goût de l’avenir par la défense de sa culture et de ses intérêts. Cela est toujours possible et, à ce titre, nous enchante.
Cependant, l’anthropologie, mais aussi toutes les études d’ethologie servant au progrès de la médecine vétérinaire, nous obligent à préciser que l’animal enfermé réagit, sursaute, se réveille, se cogne contre sa cage, mais peut apprendre aussi, avec le temps, à apprivoiser sa nouvelle réalité. Dans une cage que nous avons nous-mêmes contribué à construire, on a beau crier, on se sent tout de même chez soi. Réveil et réaction à la réalité, la période du sursaut correspond finalement à la dernière charge de l’animal contre sa cage, c’est-à-dire aux réactions instinctives, aux confins du conscient, de l’animal confronté à son isolement et sa possible disparition.
Mais existe encore la possibilité du saut. Comme mouvement qui se réalise à partir du sentiment incontrôlable de peur, le saut peut conduire à la sortie de la cage, mais à une seule condition, à savoir que l’animal ait appris les dimensions de la cage et qu’il soit encore capable du minimum de recul pour sauter. Sans possibilité de recul ou de redressement, l’animal peut dire adieu à sa liberté, à l’extériorité. L’histoire se produit donc, dans les peuples, lorsque les individus ont réussi à comprendre, lors du sursaut, que la liberté est possible uniquement dans un saut assumé par la volonté générale.
De l’abandon à la résignation : la question du langage
Osons pousser un peu plus loin cette réflexion sur les effets du saut
résultant du « sursaut » d’un peuple. Si l’animal (ou le peuple par
analogie) réussit à sortir de la cage, c’est précisément parce qu’il s’est
redressé et qu’il a su sauter au bon moment. En suivant le mouvement du
redressement, il a sauté pour gagner sa liberté et, par ce mouvement même,
il a retrouvé le monde. Le redressement, c’est le travail que l’on prend
avec son langage. On se redresse, pensons ici au travail poétique de Gaston
Miron, lorsque l’on renomme correctement, et dans la limite de ses propres
mots, les choses, et que l’on affronte la réalité. L’élan du saut visant à
nous libérer se perd en général lorsque nous empruntons les mots des
autres, des mots qui, inadaptés à notre situation, déforment notre réalité
et nous rendent victimes de nous-mêmes. Quand on tient le discours des
autres, quand on se voit emprunter la langue des autres, l’on se perd
lentement, on perd son élan et l’on croule au fond de sa cage en tentant
d’imiter ceux que l’on considère comme nos maîtres.
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Ici, posons la question en sens contraire : que se passe-t-il si, après l’épisode pour le moins douloureux du sursaut, l’animal (ou le peuple) ne saute pas ou qu’il ne réussit pas le saut vers sa liberté ? Réponse : la nature veut qu’il s’abandonne lentement lui-même en découvrant la résignation, laquelle conduit directement vers la désolation.
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Cet enchaînement d’idées mérite des explications supplémentaires. Quand on vit dans une cage, c’est-à-dire un espace qui par essence ne peut s’accroître, on parvient à l’aimer cette cage et à la nommer avec le peu de mots qu’il nous reste. Nos mots nomment notre monde, qui est désormais réduit à la grandeur de ce que l’on est devenu. C’est à ce moment précis, au moment de la résignation, que les Québécois se voient, par la force d’un cycle assez puissant, forcés de mélanger le français et l’anglais, c’est-à-dire de parler davantage avec des mots anglais pour faire bilingues.
La résignation correspond au début de la dépossession de sa langue, une langue qui n’a pas été assez soignée et valorisée. Quand la langue se perd et qu’elle ne devient qu’un simple outil de survivance, alors la communication d’avec le monde se perd : les locuteurs ne parlent plus que pour eux-mêmes, car ils ne peuvent plus être compris de l’extérieur. Sans langue, sans rhétorique politique, sans capacité de communication internationale, l’étape de la résignation conduit à à la créolisation, à savoir une forme linguistique de la désolation à l’égard de nous-mêmes et de notre survivance.
La désolation : la défaite et l’après-guerre…
La désolation correspond enfin à ce regard dévasté sur nous-mêmes.
Politiquement parlant, la désolation s’avère la période de l’après-guerre. On la reconnaît lorsque les hommes et les femmes cherchent leurs biens dans les ruines et les ravages. Ils cherchent en même temps leurs mots. On peut dire par extension que la désolation, c’est aussi le regard que l’on porte sur les ruines que nous sommes devenus pour nous-mêmes, des humains au langage malade. Est désolé celui qui regarde les ravages que la guerre, cette guerre menée contre lui-même, a provoqués.
Désolation et disparition sont les mots qui s’appliquent à l’animal politique qui, en grande partie par sa faute, n’a pas réussi le saut hors de la cage qu’il a contribué à construire. Quand il n’a pas réussi le saut qu’impliquait le sursaut, il peut, dans un dernier geste de rage, tenter de détruire tous les biens qui devaient servir à sa libération.
... C’est à ce moment d’ailleurs, lorsqu’il est question de désolation, que je me réveille, que je sursaute dans la nuit et que je suis fier de réaliser que ce récit, chaotique et improbable, est le résultat d’un bien mauvais rêve.
Dominic DESROCHES
Département de philosophie / Collège Ahuntsic
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