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Penser le Québec
La colère créative des prisonniers
Notes sur le problème de la reconnaissance politique
Dominic Desroches
Collaboration spéciale
mardi 18 novembre 2008


« C’est surtout en prison qu’on croit à ce qu’on espère ! »
Balzac

« Ce n’est pas la révolte en elle-même qui est noble, mais ce qu’elle exige »
Camus

Le déni de la réalité nous conduit souvent à confondre la vie personnelle et la vie politique. Si l’on veut réussir, par exemple, notre vie personnelle dans la paix et l’amour, sans retenir les souffrances et les vexations, on oublie une partie de notre existence. En quête de bonheur pour soi, on induit souvent à tort que la politique – la gestion énergétique de masses – fonctionne de la même manière que la vie particulière. Mais on se trompe. Prisonniers de nos idéaux (on veut l’amour tout le temps et partout), on espère un changement politique qui ne modifierait en rien notre paisible quotidien. Prisonnier de l’idéologie moderne, du confort et de l’indifférence, et de ses effets sur notre cage, on interprète que Périclès est mort en aimant les Grecs même s’il prononçait ses discours vêtu d’une armure et couvert d’un casque en fer. Notre faiblesse consiste pour ainsi dire à avoir peur des effets bénéfiques de la colère. En vérité, nous sommes des « prisonniers », souvent les prisonniers de nous-mêmes, car nous cherchons la reconnaissance sans la vouloir vraiment. Nous disons vouloir être reconnus, mais sans exiger le respect de nous-mêmes.

Je montrerai ici pourquoi la colère est et demeurera encore longtemps une étape nécessaire de l’action politique des prisonniers. Je montrerai aussi pourquoi l’irascibilité, dans le cas de ces derniers, qu’ils soient conscients ou non de la taille et de la forme de leur prison, peut devenir une force créatrice. Si je poursuis ma réflexion sur la colère, je me détacherai cette fois du point de vue classique de Platon, lui qui voit la colère dans l’âme (thymós), du point de vue de ceux qui peuvent défendre la cité, c’est-à-dire les gardiens. Je retrouverai pour ma part la colère dans l’âme des prisonniers que nous sommes. Bien sûr, je ne pourrai m’empêcher de m’intéresser indirectement à la dialectique du maître et des esclaves, de même qu’au problème de la reconnaissance du Québec. Mais pour commencer, je décrirai rapidement la vie en prison.

Qu’est-ce que la vie carcérale ?

La vie en prison se caractérise d’abord et avant tout par le fait que les prisonniers, enfermés et isolés, ne sont pas libres de mouvement. Limités par les murs, les hommes de la prison, faute de s’évader par le corps, s’évadent par l’esprit, notamment en s’imaginant des stratégies de sortie. Enfermés par des gardiens ou des veilleurs de nuit qui leur imposent une sorte de cage, ce qui assure une captivité, les prisonniers deviennent, par la force des choses, créatifs, imaginatifs, remplis d’espoir. Dans la position de l’attente forcée, ils sont portés par la colère, et ils n’en continuent pas moins d’exister et de chercher la liberté. Les prisonniers souffrent toujours de ne pas être reconnus par les gardiens de la Loi ou les juges de la Cour suprême.

La colère est signe de santé

Dans le cas des prisonniers que nous voyons à tous les jours, la colère est souvent saine. Elle est le sentiment fondamental du respect envers soi-même. Car un prisonnier sans colère, c’est un prisonnier qui renonce à sa sortie et qui croit que la justice correspond à des limitations. S’aimer soi-même, c’est accepter de s’emporter si quelqu’un met en doute notre intégrité et dignité. Au Québec on l’a oublié, mais être vraiment digne, c’est avoir la capacité de pouvoir faire entendre raison aux autres, y compris en montant le ton lorsque cela est nécessaire.

Or, dans la prison, nombreux sont les prisonniers qui travaillent, jouent et parlent. En colère, ils dirigent leur énergie en direction de l’avenir en s’imaginant la vie sans chaîne. Ils font de la boxe et du tir au poignet  : ils se savent en vie. Ils se disent « je souffre donc je suis ». Force, contre-force, la colère les dirige vers le lendemain. Quand ils mangent, les prisonniers se voient libres et parlent plus. Quand ils travaillent, ils se sentent du coté du juste. Quand ils dorment, ils rêvent à la vie extérieure. Au réveil, lorsque les murs les enserrent, courageux et choqués, ils deviennent imaginatifs. Ils ont des images plein la tête et cherchent des moyens de les matérialiser.

La colère s’impose comme un contexte de création unique

Toujours dans la prison, la colère devient elle-même et se transforme : signe de santé à l’égard de soi-même d’abord, elle devient ensuite créative. Un prisonnier sans honte, ce n’est pas un suicidaire ou un criminel, c’est un être humain obligé de réfléchir par lui-même à sa sortie ou à son évasion. Loin de la morale et des théories sociopolitiques de la justice, l’homme dans la cage a le devoir de chercher à la quitter, de vouloir briser ses chaînes, celles qu’il s’est données autant que celles qu’on lui a imposées.

Ce n’est donc pas un hasard si, dans la prison, plusieurs prisonniers critiquent plus ou moins ouvertement le système, refusent certains plats préparés et osent vouloir renverser la structure qui les enferme. Souvent, ils deviennent des artistes car ils ont beaucoup à transformer. Ils ne veulent pas d’ailleurs que l’on réprime la dernière forme de liberté qu’ils leur restent, à savoir la liberté d’expression. Ils composent des chansons, ils écrivent des livres historiques, ils développent les arts du cirque, ils produisent des œuvres avec ce qu’ils sont devenus, ils peuvent même devenir les sculpteurs d’œuvres provocantes et de rêves interdits. Le Québec regorge d’artistes et de créateurs. Parmi ces derniers, les plus courageux dirigent leur colère vers des objectifs nobles. Cependant, chez les artistes captifs, il y en a toujours quelques-uns qui divisent le groupe et qui, repliés, veulent s’en prendre à leurs semblables. En agissant de la sorte, ils refusent la vraie créativité, qui est force de révolte en mouvement, et ils donnent raison à leurs geôliers.

La colère recèle toujours de l’espoir

À chaque soir, les prisonniers peuvent lire, prier et dormir. Ceux qui lisent entendent garder leur esprit en vie. Ceux qui prient s’en remettent, dans une forme supérieure de résignation, à une force dernière et ultime, tout en continuant à espérer un lendemain meilleur. Ceux qui dorment sans lire ni prier sont déjà morts, car leur colère n’est plus animée par l’espoir. Ils ne seront jamais reconnus par l’autre parce qu’ils ont oublié d’être.

Au petit matin, la colère se remet en route en se proposant un projet. Dans la grande prison, on sent un changement d’humeur : un homme lève la tête, regarde dehors et se projette en avant. Certains prisonniers l’envient, d’autres le traitent de fou. On le regarde, on peut admirer la folie de celui qui concocte un projet. Le projet, c’est le saut rêvé de soi-même dans le futur. Avoir un projet, c’est planifier aujourd’hui pour demain, investir dans des actions à risques, c’est-à-dire défier le temps, s’improviser l’ami des hasards, et refuser la mort qui vient inévitablement. Le prisonnier créatif est rempli de projets et il se doit de choisir le meilleur. Mais loin de formuler des projets, les prisonniers résignés et désespérés acceptent les projets que l’on formule pour eux. Leur cage prend la forme de leur esprit et inversement. Au lieu de se regrouper, de s’unir et de chercher à fonder un véritable parti, ils s’isolent, se frappent les uns les autres et préparent leur mort… en prison  !

La colère se donne un rêve

Dans la prison à mobilité réduite, celui qui a un projet rêve, tandis que celui qui attend l’amour et la paix a déjà remis les armes de son combat aux autorités. La colère saine et créative, lorsqu’elle s’est transformée en rêve, ouvre les portes de l’avenir. Utopie, elle veut libérer l’avenir. Si la colère est trop forte par rapport à ses moyens, elle entrevoit la révolution, c’est-à-dire le changement total, le renversement d’axe. Tranquille ou non, la révolution ressemble à la quête provisoire et soudaine de justice par le ressentiment. Contre les abus de la religion catholique, la génération des boomers a tout renversé. Aujourd’hui, plus vieille et fatiguée, elle attend que ses enfants réagissent, l’imitent même. Ce qui n’est pas encore le cas. La colère jeune est « révolutionnaire  », quand elle se lève, est éprise de la justice, tandis que la colère mature, articulée et maîtrisée, voit le rêve du monde meilleur à côté du sang des masses. On le réalise : la pensée de la paix n’est légitime qu’au prix de cette longue transformation de l’homme derrière les barreaux.

La colère peut impliquer la solidarité

Lorsque les prisonniers se sont rencontrés et se sont enfin compris, le soir venu, ils espèrent que la jauge du réservoir de la colère fonctionnera et qu’elle indiquera une colère encore disponible, inépuisable, puisqu’ils se retrouveront dans le feu de l’action. Car lorsqu’ils se sont reconnus dans les yeux des autres, ils se sont sentis prêts à investir la vie, le monde. La fin est là, dans le combat patient pour la reconnaissance des plus courageux. Leur tactique est prête : ils savent à quel moment et comment reculer, s’élancer et sauter dans le vide, pour s’échapper.

Et c’est au petit matin longtemps attendu de la sortie que la colère trouve sa force et son déversement, son extériorité et son intériorité, c’est-à-dire sa vérité. Psychopolitiquement parlant, la colère doit culminer dans un militantisme intelligent, efficace et ordonné. C’est bien lorsque des hommes partageant une idée commune se sont donnés un parti, une voix forte, qu’ils ont réussi à coordonner leurs actions en vue de la liberté.

Colère et chemin vers la reconnaissance

Le long combat pour la reconnaissance, présenté par Hegel au XIXe siècle, ne doit pas se terminer dans la prison. Il existe une longue marche pour les peuples incarcérés. Ceux-ci doivent apprendre quelque chose de la vie carcérale. Le long combat pour la reconnaissance appartiendra toujours à l’Histoire. Il doit savoir interpréter le moment légitime de sa colère en tant que chemin de son action vers sa fin. Ce combat politique ne sera pas résolu au Québec dans la recherche de l’estime des autres, mais d’abord dans la fierté d’être soi-même.

Dominic DESROCHES
Département de philosophie
Collège Ahuntsic

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