Je n’étais pas devant la télé quand ce canular réussi s’est produit, mais deux ou trois personnes m’ont téléphoné pour m’annoncer la nouvelle et des amis québécois m’ont envoyé des courriels. J’ai dit à tous que c’était impossible, car les politiques flamands veulent plus d’autonomie pour la Flandre, mais pas procéder de manière unilatérale, ce qui leur ferait perdre Bruxelles, au moins, et sans doute aussi (en tout cas dans un premier temps), la considération de partenaires européens possibles.
Une blague mais qui informe
Cela avait beau être une blague, mais cela correspond à une angoisse fantasmatique chez une partie de l’opinion wallonne. Celle en tout cas dont les médias et les politiques s’occupent. D’ailleurs, au départ, 90% des wallons y ont cru.
En réalité, seuls les Wallons ont jamais été à deux doigts de proclamer leur indépendance : la première fois en juillet 1950, quand un gouvernement wallon séparatiste (voir ces mots sur Wikipédia), se forma à Liège en ce but. On n’alla pas jusqu’au bout, vu que l’objectif de ce gouvernement était d’échapper à une Belgique avec encore Léopold III à sa tête, ce que les Wallons refusaient. Or le roi se retira avant que ce Gouvernement ne réunisse les Etats-Généraux de la Wallonie dans une ambiance révolutionnaire. Puis, en 1991, les Flamands s’étant opposés à la livraison de fournitures militaires émanant d’usines wallonnes, le parlement wallon se réunit à Namur le 1er octobre en menaçant d’en voter le principe, sans tenir compte du gouvernement belge.
Seuls les Wallons furent (dans le passé !) séparatistes
La blague de mercredi passé, mais qui se base sur les fantasmes et les probabilités qu’énonce une certaine opinion, faisait crédit à la Flandre d’avoir en somme l’audace de faire ce qu’elle n’a jamais osé faire et que les Wallons eux ont au moins approché. Cela tient au fait que dans le monde médiatique et dans la classe politique, on critique très peu les analyses flamandes tendant à considérer que la Wallonie vit aux crochets de la Flandre notamment en matière de sécurité sociale (chez nous, elle est fédérale puisque la Belgique n’est pas un Etat fédéral depuis longtemps et qu’elle a été instituée au départ dans un contexte national). Or, il y a beaucoup de chômeurs en Wallonie, une Wallonie qui peine économiquement et où, assez normalement, les gens ont peur de l’avenir.
Paul-Henry Gendebien me redit depuis que je le connais une phrase qui m’a mis peu à peu en opposition complète avec lui : ce sont les Flamands qui nous permettront d’être indépendants. Je pense que cette phrase est fausse car on ne bâtit pas son indépendance en espérant que ce soit les autres qui la rendent possible. Elle est fausse aussi car la Flandre ne veut absolument pas son indépendance. Elle cherche en réalité à augmenter ses compétences et que la Belgique devienne un Etat confédéral.
Wallons et Flamands sont déjà indépendants en partie
Certes, cela revient à vouloir aller dans le sens de l’indépendance. On, estime à l’heure actuelle (sur la base des budgets des Etats fédérés et de l’Etat fédéral), que les Etats fédérés utilisent 51% des anciennes ressources étatiques soit une progression de 51% en 26 ans, ce qui est quand même beaucoup. La Flandre va demander que ce pourcentage se fixe plus haut, soit vers 60%, 65% voire même plus, notamment par la régionalisation de la politique de la santé, de l’emploi, de la Justice (partiellement au moins), et d’autres compétences.
La connaissance de ces chiffres permettrait théoriquement de relativiser l’éclatement de la Belgique, dans la mesure où ses diverses composantes sont déjà à certains égards dans un système qui relève de la confédération au sens strict (dont un aspect est la liberté totale des Etats fédérés de signer des traités, sans aucun veto possible de la Belgique). Il arrive qu’après avoir expliqué tout cela dans des conférences, après avoir en somme dit que nous sommes à mi-chemin de l’indépendance, les seules questions que l’on me pose sont celles de la survie de l’Etat belge.
Cela me décourage parce que je viens justement d’expliquer que d’une certaine façon la Belgique a déjà à moitié disparu et qu’elle risque de disparaître au moins à 60% très bientôt sinon même 65% voire plus.
Mais il est un fait – nous en discutons entre militants wallons non sans amertume – que les changements institutionnels que les Wallons ont voulus à une époque très passionnément, n’entraînent pas chez un grand nombre d’entre eux un sentiment d’appartenance à la Wallonie qui puisse au moins équivaloir sinon même surpasser celui de l’appartenance à la Belgique.
Le départ du roi
Dans le canular de la RTBF, le point qui sans doute créé l’émotion la plus grande, c’est le départ du roi (au Congo ! ce qui fait encore plus poisson d’avril mais cela a marché). Malgré trente ans de luttes incessantes venant relayer d’immenses efforts en matière d’histoire politique, culturelle, artistique, musicale, de la BD (etc.), malgré la naissance d’un cinéma wallon, indubitablement, malgré la croissance du sentiment wallon, face à la disparition de la Belgique, les Wallons croient qu’ils seraient sans rien si la Belgique venait à disparaître. C’est d’autant plus navrant que, malgré des difficultés énormes, les autorités wallonnes actuelles ont pris à coeur d’assainir les institutions dont elles ont la charge et qu’un effort de redressement sans précédent est entamé. Mais nous vivons avec les Bruxellois qui sont une grande métropole, dont viennent tous les médias : l’opinion bruxelloise est hostile à l’évolution du pays vers les autonomies de la Flandre et de la Wallonie. Elle est francophone et écrase donc le sentiment wallon sans pouvoir aussi bien écraser le sentiment flamand. Sans Bruxelles, la Wallonie serait bien plus loin. Avec un Montréal unitariste canadien, le Québec aurait beau faire. C’est la région bruxelloise, région de la capitale belge, que notre industrie wallonne a édifié en grande métropole qui nous empêche d’être nous-mêmes. Ce que nous avons réussi à faire, nous l’avons toujours réussi contre les Bruxellois.
La Wallonie mourra peut-être
J’avais cru, lorsque nous avions été reçus par le Président wallon début 2005, lorsque se dessinait la perspective d’un grand congrès culturel wallon, quand on a parlé de voter une Constitution wallonne que les choses étaient bien avancées. Maintenant (pas seulement à cause de cet événement), je vois que les Wallons ne sont pas mûrs, que le mouvement wallon est même en train de mourir.
Il arrive que la pensée sacrilège de Vichy (“c’est le coeur serré que je vous dis qu’il faut cesser le combat”, disait Pétain), me passe à travers la tête. J’ai au moins le mérite de ne pas capituler après quelques semaines. Mais après trente ans de combat acharné où j’ai investi tant de moi-même, je ne pourrais que continuer, certes non sans le désespoir qui m’envahit présentement car il est difficile d’éviter le désespoir, mais avec cette énergie possible pour la lutte avant que ne vienne la seule chose qui gagne, c’est-à-dire la Mort.
En général, il n’est pas diplomate de dire ce que je dis de Bruxelles, car on est tout de suite assimilé à quelqu’un de haineux et d’étroit d’esprit quand on fait ces reproches aux Bruxellois. Pourtant, sans qu’ils s’en rendent compte, les Bruxellois ont tant fait contre nous que nous allons peut-être en mourir. Ils pensent que c’est par haine que nous le disons. Pourtant, non ! ce n’est pas sans avoir le coeur serré que l’on voit un peuple se démembrer, d’autant que la Belgique mourra quand même, mais sans que nous n’ayons réussi à vivre. Ce qui est sans doute le pire des échecs, la Wallonie risquant de mourir avec la Belgique qui a tant fait pour qu’elle n’existe pas.
Le désespoir est le compagnon habituel de tous ceux qui ont la Foi et même l’Espérance, mais qu’il est lourd à porter, amis !
José Fontaine

