L’opinion méconnue de Jane Jacobs sur le Québec

Le Devoir
mardi 2 mai 2006

Jane Jacobs était libre penseur. Elle préconisait une société de libres penseurs, déplorant au passage la quasi-absence de pensée libre et indépendante là où elle serait le plus utile, dans les médias et dans les universités où la tyrannie du consensus l’emporte sur les faits et l’étude empirique. Grâce à sa pensée libre, la vie urbaine, autant à Montréal que dans le monde entier, est beaucoup plus agréable et intéressante qu’elle n’aurait été si elle n’avait pas écrit, en 1961, son livre phare Déclin et survie des grandes villes américaines.

Décédée le 25 avril à l’âge de 89 ans, Jane Jacobs m’a fait l’honneur d’une longue entrevue le 2 mai 2005 en vue de la publication de mon livre Le Référendum volé, chose qu’elle refusait généralement depuis quelques années parce qu’elle avait encore deux projets de livres sur le métier et que les entrevues étaient une source de distraction. La raison de sa générosité à l’endroit d’un journaliste qu’elle ne connaissait point : l’entrevue devait porter sur la souveraineté du Québec, sujet sur lequel aucun média ne voulait plus la laisser s’exprimer.

Pourtant, dès 1980, elle avait commis un livre sur ce sujet brûlant d’actualité intitulé The Question of Separatism : Quebec and the Struggle over Sovereignty, livre qui n’a toujours pas été traduit en français.

Sa bibliographie ne contient que sept livres, et pour chacun elle y mettait toutes ses connaissances et sa rigueur. Dans ce livre, elle est arrivée à la conclusion que la séparation du Québec représentait une solution gagnante autant pour le Québec que pour le Canada anglais. Et c’est son étude du rôle des villes dans la richesse des nations et l’expérience de la Norvège et de la Suède qui l’y a amenée.

En bref, sans l’indépendance politique du Québec, Montréal passerait du statut de métropole à celui de ville régionale desservant Toronto, nouvelle métropole canadienne, un peu à l’image des villes coloniales desservant la métropole impériale. Cette dépendance économique aurait des effets désastreux pour Montréal et tout le Québec et elle ne serait pas intéressante non plus pour Toronto !

Le livre caché

L’ayant connue vaguement comme étudiant à Toronto à la fin des années 1960, j’étais curieux de savoir si, 25 ans après la publication son livre de 1980 et 10 ans après le référendum de 1995, Jane Jacobs avait toujours la même vision du Québec et du Canada. Au cours de sa vie, on l’avait consultée et interviewée sur toutes sortes de sujets. Lorsque je lui ai demandé si on lui posait souvent des questions sur le Québec, elle a répondu : « Non. Presque jamais. Vous êtes le premier ! »

Peu surprenant donc de constater que le Globe and Mail, qui, le lendemain de son décès, a publié un article en une avec photo, ainsi qu’un très long article nécrologique, ne traite pas du tout de son livre sur le Québec. Pas un mot non plus dans la Gazette ni dans le National Post. Le New York Times, par contre, qui lui a accordé un article pleine page avec photos, en a parlé.

Pourquoi cette peur au Canada anglais et, disons-le, cet étouffement des idées d’une grande dame qui, autrement, fut chérie et portée aux nues pour son originalité ? La réponse se trouve peut-être dans cette anecdote sur l’expérience de son mari qui travaillait temporairement à Calgary lors du référendum de 1980.

« J’ai demandé à mon mari de demander à ses collègues albertains ce qu’ils pensaient du séparatisme. Il m’a dit qu’un jour il a soulevé la question à la cafétéria ; il y a eu un long silence et puis quelqu’un a dit : "Et si on changeait de sujet". Pour eux, la meilleure chose à faire, c’était de ne pas y penser. Ils ne veulent même pas discuter des raisons favorables ou défavorables ou se demander pourquoi les Québécois pensent de cette façon. »

Jane Jacobs croyait que cette réaction relevait de la peur. « Ça, je le sais. Au cours des deux référendums de 1980 et de 1995, le sentiment général à cet égard a été que, si le Québec devait se séparer, le Canada se désintégrerait : la crainte qu’il n’y aurait plus d’identité canadienne. C’est ridicule, parce qu’il y a tant d’exemples de séparation et rien ne s’est désintégré, à moins qu’il y ait une guerre.

« Récemment, j’essayais de compter le nombre de cas de séparation. Sans mentionner ceux de l’Asie centrale, qui finissent toujours par "stan", il y a eu plus de 30 exemples dans l’histoire récente, tous depuis que l’idée a mûri au Québec. »

Par ailleurs, dans une entrevue à CBC en 1996, rediffusée le jour de sa mort, elle a déclaré que l’expérience de la Norvège et de la Suède, comme tant d’autres cas, prouvent qu’il n’y a rien avait rien de désastreux dans la séparation, le seul désastre étant provoqué par ceux qui veulent monter aux barricades pour l’empêcher de se réaliser. L’intervieweuse de CBC a vite changé de sujet.

Le monde entier reconnaît que Jane Jacobs a révolutionné notre façon de penser les villes. Sa disparition est une grande perte. Or, si nous prenons le temps de la lire et de comprendre pourquoi la séparation du Québec représentait pour elle une solution gagnante autant pour le Québec et le Canada, il n’y a pas de doute qu’elle peut continuer à révolutionner notre façon de penser le Québec et le Canada.

Robin Philpot - Auteur du Référendum volé (Les Intouchables, 2005) dont un chapitre entier présente l’une des dernières entrevues accordées par Jane Jacobs.

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