Si l’on en croit moult commentateurs patentés, le bilinguisme anglais-français au Québec serait la panacée devant laquelle il faut s’incliner si l’on ne veut pas mourir idiot. À les entendre, la maîtrise de l’anglais est incontournable pour tous, voire transcende les autres apprentissages. Il est alors de bon ton que toute la société se rattrape et devienne en criant ciseau full bilingue. Hors du bilinguisme… vous connaissez la suite. Afin d’arriver à cet état de sérénité suprême, les jeunes Libéraux ont échafaudé quelques plans, comme d’imposer le bilinguisme intégral à tous les enfants du primaire, de la première à la sixième année, ou, à tout le moins, obliger tous les enfants de sixième à passer la moitié de leur année scolaire en immersion anglaise totale. John James Charest a tenu, sans doute pour décanter ses idées et pour faire oublier le laxisme de son gouvernement en ce qui a trait au français, à modérer leurs ardeurs. En gros, Patapouf a conseillé aux jeunes turcs de ne pas monter sur leurs grands chevaux en administrant un remède de cheval aux écoliers qui parlent… joual (utilisé ici, vous l’aurez compris, sans connotation péjorative). Mon petit doigt me dit que ces propositions ne resteront pas lettre morte et qu’elles reviendront betôt. Considérons cela comme un ballon d’essai, puisqu’il n’est pas dans la nature des renégats d’abandonner si près du but.
Mais cet emballement excessif pour le bilinguisme est contagieux et n’épargne pas non plus le camp souverainiste. Loin s’en faut. J’en veux pour preuve Pauline Marois, qui se faisait un sang d’encre au printemps dernier parce que les enfants – pensez donc ! – ne sortaient pas de l’école bilingues. La Castafiore, catastrophée par l’ignorance crasse des siens, et pour prêcher par l’exemple, se fit tout de go le chantre de l’Institut linguistique provincial et autres méthodes Assimil. L’aspirante au poste de première ministre n’a rien trouvé de mieux ensuite que de faire étalage de ses connaissances dans la langue de Noah et Mordecai Richler, pour que tout le monde en parle, devant un Guy A. Lepage aussi impressionné que les fois où il a reçu sur son plateau radio-canadien Simple Plan et Pascale Picard Band (et le bêta se flatte après ça d’avoir connu Pierre Bourgault !).
Quant à Justin Trudeau, alias Tit-PET, il y est allé d’une déclaration dingue, digne donc de son illustre paternel, devenu depuis un aéroport, comme quoi étaient paresseux « les ceuses » (excusez mon lousy French) qui ne devenaient pas bilingues. Certes, il a lancé ce pavé dans la mare quelque part en Alberta, là où l’on se moque du bilinguisme comme de sa première chemise à carreaux, mais c’est le Québec qu’il visait avec son subtil message. Et du coup il s’en est justement trouvés au Québec pour se sentir coupables de ne rien faire pour mériter leurs Rocheuses. Vite, sortez les kleenex, je sens qu’à mon tour je vais brailler comme une Madeleine.
Qu’on me comprenne bien ici, je ne reproche à personne d’apprendre l’anglais, pas plus que le macramé ou la danse en ligne d’ailleurs, et je n’ai rien contre le bilinguisme individuel, le trilinguisme, le quadrilinguisme et, même, de posséder quinze langues vivantes et une langue morte si votre but dans la vie est de postuler pour devenir pape (puisque la fonction exige d’être polyglotte tout autant que croyant). Je n’en ai pas contre la compétence linguistique, non plus que contre Grégory Charles, j’en ai contre cette lubie collective qui charrie l’idée que tout le monde doit être bilingue, que ce soit pour traire ses vaches, arroser son gazon ou transporter des meubles. Faut pas pousser !
Pour nous convaincre, on nous brandit des arguments massue comme la mondialisation. Elle a bon dos la mondialisation, comme si nous avions tous demain à négocier un contrat d’hélicoptères avec les îles Fidji ou, encore, comme si nous étions tous des militants altermondialistes (qui, allô la Terre ? pour dénoncer l’hégémonisme américain, n’hésiteront pas à déployer une bannière unilingue anglaise en plein cœur de Paris).
J’ai un ami très haut placé – le seul que je connaisse, d’où ma propension à le souligner ! – qui est dans l’industrie papetière. Il s’est rendu au Japon pour négocier un contrat très lucratif. Il s’attendait à ce que les échanges se passent en anglais. Quelle ne fut pas sa surprise de voir que tous ses interlocuteurs ne faisaient affaire qu’en japonais et que, par conséquent, un interprète devenait indispensable. C’est là qu’il comprit qu’au pays du soleil levant l’anglais était nippon ni mauvais (je sais, cette blague a de la barbe). Tout cela m’amène à penser que, plutôt que de mettre tous nos œufs dans le même sac recyclable, il vaudrait sans doute mieux diversifier l’offre linguistique dans nos institutions d’enseignement et proposer, en plus de l’anglais, l’espagnol, l’allemand, le russe, le japonais… et, pourquoi pas, un chausson avec cela.
Mais pour nos partisans du bilinguisme sur toute la ligne, rien n’arrêtera leur croisade pour la propagation de la foi (sûrement celle du charbonnier). Leur obsession est telle que si on ne les arrête pas, ils réussiront à convaincre les CPE de proposer des activités en anglais aux tout-petits. Et les employés des pouponnières seront invités à fredonner des berceuses en anglais, des lullabies, afin d’habituer les jeunes oreilles aux sons mélodieux de la langue de Winnie-the-Pooh. Que ceux qui pensent qu’on s’arrêtera là se détrompent. Quand on en aura fini avec les humains, on pensera aux bêtes. Adieu le temps où les canards qui, en sortant de la mare, se secouaient le bas des reins et faisaient coin-coin… désormais, ils devront faire cwak cwak ou fermer leurs gueules. Mais, trêve de plaisanterie, revenons à nos moutons et parlons maintenant du loup dans la bergerie.
Ne soyons pas dupes, cette promotion tous azimuts pour le bilinguisme – le « bilinguisme colonial », comme l’appelait judicieusement Albert Memmi – cette surestimation maladive de la nécessité absolue du bilinguisme, favorise en bout de piste l’anglicisation. Alors que dans un État normal, c’est le français qui devrait être promu et valorisé, ici, au Québec, c’est l’anglais qui bénéficie plutôt d’un traitement de faveur, alors qu’il profite, pour ne pas dire surprofite déjà d’innombrables relais pour se faire entendre et diffuser (chanson, cinéma, télévision, Internet…). L’anglais est une langue hégémonique, voire prédatrice (qui dévore les autres). Il ne s’agit pas de la faire disparaître (on n’y arriverait pas de toute façon), mais de ne pas lui dérouler le tapis rouge et de se comporter comme des carpettes devant son usage. Un peu de fierté d’être francophones ne nous étoufferait pas tant que cela à ce que je sache. Il n’y a pas que le bilinguisme qui soit vertueux, après tout, ou que l’anglais qui doive être mis sur un piédestal ou pour qui l’on doive se fendre en quatre. Sinon on en arrivera avant longtemps à ériger en modèle un tarla ou une tarlaise pourvu qu’il ou elle soit bilingue.
Si on accorde une si grande plus-value au fait d’être bilingue, c’est que certaines de nos élites nous assènent que l’anglais est essentiel au Québec, autant sinon davantage que le français. Qu’à force de nous le répéter, on finit par le répéter à notre tour. Ainsi, pour nous le prouver, au lieu de franciser les milieux de travail, le gouvernement paye des cours d’anglais aux néo-Québécois ! Un ami me racontait qu’un organisme sans but lucratif dont il a la charge avait, il y a quelques années, embauché comme réceptionniste une jeune femme récemment arrivée de Russie. La jeune immigrante, après avoir suivi des cours de français, arrivait à se débrouiller, mais elle avait un accent à trancher au couteau, ce qui occasionnait parfois certains problèmes et pouvait être dissuasif, bien malgré elle, pour les gens tentés de contacter l’organisme. Mais bon, à ce moment-là, l’OSBL n’avait plus les sous pour garder la jeune dame et dut se passer des services d’une réceptionniste. Un an plus tard, les moyens financiers reviennent et l’on rappelle la jeune dame, qui est libre, pour la réembaucher. Son français laisse toujours à désirer. Elle leur apprend que le gouvernement québécois lui a payé entre-temps des cours pour apprendre l’anglais. Mon ami s’enquiert alors auprès du gouvernement s’il est possible d’obtenir des cours de perfectionnement en français. Nenni. C’est donc au frais d’un organisme qui ne roule déjà pas sur l’or qu’on pourra lui procurer de tels cours. Charest s’en lave les mains.
Allons faire un tour maintenant dans le quartier chinois de Montréal. Le nom du resto est en français, mais, une fois à l’intérieur, l’anglais règne en maître (et le mandarin ou le cantonais, je ne sais trop, arrive bon second). Il n’y a pas de menu, c’est un buffet, mais la carte des vins est en anglais, la carte d’affaires à la sortie est en anglais et en chinois, la serveuse qui verse de l’eau à tout bout de champ et qui demande, avec ce magnifique sourire dont les gens d’origine chinoise ont le secret, si vous voulez de l’alcool ne s’exprime qu’en anglais. Celui qui dessert les tables vous indique où sont les toilettes, mais en anglais lui itou. Pourtant, la clientèle est majoritairement francophone… mais personne ne semble s’offusquer de la chose. Et si je m’avise d’exiger du français, mettra-t-on plus de glutamate de sodium dans mon eau ? En sortant du restaurant, sur différents poteaux de lampadaires, je vois une annonce rédigée en anglais et en caractères chinois : English tutor at competitive prices. Une offre, une de plus, pour apprendre l’anglais. La plupart des numéros de téléphone ont été découpés de l’annonce.
Il ne faut pas reprocher (ou alors gentiment) aux nouveaux arrivants qui s’installent ici d’apprendre l’anglais plutôt que le français, puisqu’on le leur propose avec tant d’insistance et de facilité, puisqu’ils peuvent tout aussi bien vivre en anglais seulement et qu’ils seraient bien fous de ne pas s’en prévaloir ou de choisir le français que pour nos beaux yeux, puisque l’anglais leur ouvre tout le continent et que, de toute façon, certains d’entre eux sont en transit, n’étant pas fixés encore s’ils s’installeront à Toronto, Vancouver ou aux États-Unis. Car, à Toronto, Vancouver ou aux États-Unis, l’ambiguïté est levée. La question ne se pose pas, c’est en anglais que cela se passe. Voilà l’apanage des pays normaux.
L’État québécois contribue grandement, par son laxisme, à la minorisation du français, qui dans le contexte nord-américain pave à son tour la voie à sa disparition pure et simple . À Montréal, les dégâts sont considérables et ne laissent augurer rien de bon à moyen terme. S’il y a une urgence présentement, c’est bien de battre en brèche la vague déferlante de l’anglais (qui passe par le bilinguisme). Le Mouvement Montréal français, Impératif français, la SSJB, le RRQ, certains députés du PQ, du Bloc québécois (cette liste n’est pas exhaustive) en font leur cheval de bataille, en même temps que l’indépendance qui, selon moi, pourra seule garantir la pérennité du français. Camille Laurin disait en 1977 : « Nous vivons en Amérique, sur un continent où l’anglais est de loin la langue la plus répandue. N’en point convenir relèverait de la folie. » Madame Marois, qui ne se mouille pas assez pour la langue à mon goût, connaît-elle bien ses classiques ? Il m’arrive de plus en plus d’en douter et cela ne me dit rien qu’y vaille. Maintenant que madame Marois a suivi des cours d’anglais, serait-ce trop lui demander de s’inscrire à des cours d’histoire… en français, of course !


