L’hydre du déficit

vendredi 19 septembre 2008

Il n’y a pas que les libéraux et les bloquistes qui jouent sur les peurs. Pendant que Stéphane Dion satanise son adversaire, Stephen Harper, en brandissant la menace d’un « agenda caché », le chef conservateur sort de son chapeau un autre spectre démoniaque, celui du déficit.

Avec toutes les promesses de Stéphane Dion, affirme le premier ministre, « c’est impossible d’éviter des déficits, et des déficits majeurs ».

Dans une campagne électorale qui repose sur une polarisation entre la gauche et la droite, cette accusation joue sur le stéréotype de la gauche irresponsable. C’est de la caricature. M. Dion n’est certainement pas un gauchiste, et si les libéraux prenaient le pouvoir, on peut être certains qu’ils ne provoqueraient pas de déficit. Pour une raison bien simple, qui n’est pas financière, mais plutôt de nature politique.

Le déficit zéro est un dogme au Canada. La réduction du déficit, et ensuite son élimination, est devenue l’un des éléments du crédo canadien. C’est le fondement des politiques budgétaires et l’expression d’un pacte socio-économique qui fait consensus et qui suscite la fierté. Le Canada est le seul pays du G-8 en situation de surplus budgétaire, une réalisation qui nous sert bien, notamment dans des périodes difficiles comme celle que nous vivons. Le dogme est si bien établi que le déficit est devenu une impossibilité politique, même pour le NPD.

Et cela transcende les partis politiques. Le virage a été amorcé en 1984 par la lutte contre le déficit du gouvernement conservateur de Brian Mulroney. Après avoir hésité, le gouvernement libéral de Jean Chrétien a poursuivi le combat et l’a mené à terme, en léguant une situation de surplus budgétaires.

Et quand Stéphane Dion affirme que « jamais un gouvernement libéral ne causera un déficit », on peut le croire, parce qu’il s’inscrit dans une tradition enracinée depuis maintenant un quart de siècle. Dans l’hypothèse où un éventuel gouvernement libéral n’avait pas l’argent pour financer ses engagements, on peut être certains qu’il oublierait ses promesses avant de se mettre dans le rouge.

À la limite, on pourrait même dire que c’est le gouvernement Harper qui s’est le plus écarté de cette doctrine, puisque ses baisses de taxes et ses dépenses ont fait fondre les surplus. Tant et si bien que les finances sont dans un équilibre fragile, qui pourrait se muer en déficit si la situation économique se détériorait. Si les libéraux ont éliminé les déficits, on pourrait dire méchamment que les conservateurs ont éliminé les surplus.

Pourquoi alors M. Dion a-t-il pu prêter flanc à ces critiques qui ne tiennent pas la route ? D’abord parce que, depuis le début de la campagne, il a fait plusieurs promesses, assez coûteuses, dans une période où l’on sait que le gouvernement fédéral, au mieux, n’a pas de marge de manoeuvre. Cette générosité est en porte-à-faux, au moment où l’austérité s’impose. Le chef libéral sera vulnérable à ce chapitre tant qu’il n’aura pas présenté aux électeurs un cadre financier crédible.

Ensuite, parce que M. Dion est un politicien maladroit. Mercredi encore, il a fait une grosse gaffe, rapidement exploitée par M. Harper, quand il a refusé, dans un premier temps, de s’engager formellement à ne pas faire de déficit. « Je m’engage à avoir une discipline budgétaire de fer’, s’est-il d’abord borné à dire. Je ne fais pas des hypothèses sur ce qui pourrait arriver à une économie. » Pourquoi ? Sans doute par rigueur scientifique : M. Dion n’a probablement pas voulu écarter un scénario où un gouvernement, dans la tradition keynésienne, engendrerait un déficit temporaire pour relancer l’économie. Ce n’est que lorsque ses restrictions mentales ont commencé à faire des vagues qu’il a corrigé le tir. Mais son souci de la nuance a créé de la confusion. Une assemblée partisane n’est pas une salle de cours.

Mais surtout, Stéphane Dion a mené sa campagne à gauche. Ses principaux engagements s’inscrivent dans un univers plus social, le Tournant vert, des promesses sur l’assurance-médicaments, la santé, les garderies, l’éducation. Le fait que Bob Rae soit maintenant présent à ses côtés renforce cette perception, même si l’ancien premier ministre ontarien a beaucoup changé.

Avec ce positionnement, les libéraux ont évidemment voulu surligner l’idéologie conservatrice de Stephen Harper. Mais en accentuant ainsi la polarisation, Stéphane Dion s’éloigne de ce qui est l’essence même du Parti libéral et qui en fait la force, le fait d’être un parti de centre, capable de concilier les préoccupations sociales et le réalisme économique. C’est cet équilibre qui manque actuellement à la campagne de M. Dion. Cela le rendra vulnérable tant qu’il ne sera pas pleinement présent sur le terrain économique.


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Élections fédérales du 14 octobre 2008

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