L’histoire tragique

vendredi 20 avril 2012

On se croirait quelque part dans un film de Claude Chabrol. Pendant que les notables de province poussent des cris d’orfraie parce que des enfants indisciplinés viennent de renverser du café sur la nappe blanche, la caméra se déplace lentement vers une autre pièce. Ces gens propres et respectables peuvent bien s’inquiéter d’une nappe tachée, ils ne savent pas encore qu’un cadavre repose à l’étage.

Si Chabrol avait été au Québec cette semaine, il aurait filmé les mines scandalisées de nos notables effarouchés parce que de jeunes effrontés avaient lancé un gallon de peinture rouge sur un immeuble et jeté quelques briques sur les rails du métro. Puis, dans un long travelling, il aurait lentement déplacé sa caméra jusqu’à l’UQAM. Il aurait alors croqué les regards patibulaires d’hommes en complets sombres réunis en colloque afin de faire l’autopsie d’un corps encore chaud. Celui du Québec violenté par le rapatriement de la Constitution de 1982.

Je suis toujours étonné du ton détaché que prennent certains de nos notables pour parler du crime politique commis par Pierre Elliott Trudeau en 1982. Pour peu, on croirait qu’ils discutent du dernier film sur nos écrans. Au pire, pour eux, ce rapatriement imposé de force au Québec serait une erreur, un accident de parcours ou un mauvais souvenir à oublier au plus vite. Surtout pas une défaite, encore moins une débâcle. Ces mots ne font pas partie de leur vocabulaire, qui ne connaît que le droit, pas l’histoire.

Or, nos élites « progressistes » ont souvent une étrange conception de celle-ci. À travers leurs verres fumés, elles ne parviennent pas à y voir autre chose qu’un perpétuel progrès de la démocratie, de la technique et des libertés. Feuilletez les rares manuels d’histoire que nous mettons entre les mains de nos élèves du secondaire et vous y découvrirez un XXe siècle à l’eau de rose où les droits de la personne, des minorités, des femmes ont lentement progressé jusqu’à produire le Québec d’aujourd’hui, summum de tolérance et de démocratie. Que le XXe siècle ait été le lieu de la pire boucherie de l’histoire de l’humanité ne semble même pas effleurer l’esprit de leurs auteurs.

Pour ces élites, qui croient que l’histoire a un sens et voient le progrès partout, la défaite, la débâcle, la déroute ne sont que de mauvaises figures de style. Waterloo n’existe plus. Il a été remplacé par les lents progrès de l’économie, des marchés et des moeurs. Pour eux, l’histoire n’est jamais tragique. La Conquête de 1760 ? Ce n’était pas une défaite, mais l’occasion d’accéder aux bienfaits de la civilisation britannique. La répression de 1837-1838 ? Une lubie républicaine née dans quelques têtes brûlées qui, heureusement, n’a pas empêché le Québec de progresser économiquement.

Comment s’étonner après cela qu’ils ne comprennent pas que certains historiens puissent déjà ranger le rapatriement de 1982, avec l’échec des référendums de 1980 et 1995, au rang des plus grandes défaites de l’histoire du Québec. Certes, il n’y a pas eu de morts. Mais, les Waterloo modernes ne se déroulent plus sur les champs de bataille. Ils adviennent dans des salons confortables ou dans des urnes.

Si 1982 fut la date de naissance du Canada moderne, c’est que, après l’Acte de Québec et celui de 1867, la nouvelle constitution consacrait la naissance d’un pays enfin unitaire. Un Canada débarrassé de la nation québécoise et de sa société distincte aujourd’hui reléguée au rang de minorité nationale ou ethnique dans le grand melting-pot multiculturel canadien. Le geste de Pierre Elliott Trudeau signa du coup l’arrêt de mort de toute une famille politique qui, de Jean Lesage à Claude Ryan, en passant par Robert Bourassa, avait cherché à réformer le fédéralisme canadien. Son dernier représentant, l’ancien ministre Benoît Pelletier qui organisait le colloque de l’UQAM, fait aujourd’hui figure de dernier des Mohicans.

On connaît peu de pays démocratiques dans le monde qui ont agi de la sorte depuis le milieu du XXe siècle. Ni la Catalogne, ni le Pays Basque, ni l’Écosse, ni les Flamands, ni les Wallons ne se sont fait imposer une constitution sans qu’on sollicite l’accord de leurs représentants politiques ou qu’on tienne un référendum. La semaine dernière, Jean Chrétien affirmait que la Constitution allemande de 1949 avait été adoptée sans l’assentiment de la Bavière. Ce n’est qu’une demie-vérité puisque, si le Parlement de Bavière manifesta son opposition, il adopta aussi une motion rappelant son attachement à l’Allemagne et précisant que cette constitution serait exécutoire en Bavière si elle était approuvée par les deux tiers des landers. Ce fut évidemment le cas.

Comme de nombreux pays, le Canada moderne est né dans la violence. Cette violence, ce n’est plus celle des champs de bataille. Plutôt, celle des hommes en robes qui censurent en permanence la volonté politique d’un peuple qui n’aura d’ailleurs bientôt plus le nombre qu’il faut pour se faire entendre au Canada. Patience, ce n’est qu’une question de temps.

Oui, l’histoire s’écrit encore en rouge. Et la plupart du temps, ce n’est pas de la peinture.

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crioux@ledevoir.com


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30e du rapatriement de 1982

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