Je ne sais pas si vous serez d’accord avec moi, mais il y a quelque chose de très troublant dans le comportement de Lino Zambito devant la Commission Charbonneau et en entrevue à Tout Le Monde En Parle.
En effet, à aucun moment n’a-t-il paru inquiet de ce qui l’attend, comme s’il avait déjà toutes les réponses et qu’il savait qu’il s’en tirera avec le minimum.
Qu’il ait pu passé un marché avec les enquêteurs sur la gravité des accusations et la sévérité des peines auxquelles il devra faire face est certainement une possibilité, mais de tous les périls qui le guettent, le passage obligé devant les tribunaux et un éventuel séjour en prison pour répondre de ses actes criminels, car c’est bien de cela qu’il s’agit, sont loin d’être les pires.
Déjà, l’opinion publique semble prête à passer l’éponge s’il faut se fier aux applaudissements qui ont souligné son passage dans le studio de l’animateur Guy-A. Lepage. Au sujet de ce dernier, on ne soulignera jamais assez le caractère scabreux et l’irresponsabilité coupable de son invitation à Zambito. On n’offre pas une tribune pareille à un malfrat. La course aux cotes d’écoute ne justifie pas n’importe quoi.
Non, le pire danger que courre Zambito, c’est la possibilité de représailles des divers protagonistes que son témoignage s’est trouvé à compromettre. Certains d’entre eux entretiennent des liens très étroits avec la mafia, et dans ce milieu règne « l’Omertà », la loi du silence. Voici ce qu’en dit Wikipédia :
« La loi du silence est la règle tacite imposée par les mafieux dans le cadre de leurs affaires criminelles, cela comprend la non-dénonciation de crimes, le faux-témoignage, etc. Elle s’impose non seulement aux mafieux eux-mêmes, mais aussi à tous ceux qui seraient susceptibles de témoigner contre eux en justice. Le châtiment pour la violation de cette loi est la mort. [ ... ]
Afin d’aider à briser cette loi du silence, de nombreux systèmes judiciaires ont mis en place des procédures... qui permettent à un témoin de livrer des informations en gardant l’anonymat, ainsi que des réductions de peine pour inciter les criminels à témoigner contre leur organisation. Le mafieux qui collabore avec la police est appelé repenti par la justice et traître par la mafia. Une autre procédure a été la mise en place de la « protection des témoins » : maison surveillée par la police, déplacements escortés, et même mieux encore : le changement d’identité avec déménagement à l’autre bout du pays (procédure du FBI). »
Zambito est d’origine sicilienne. Son père, Giuseppe, est originaire de Cattolica Eraclea . Sont également originaires du même village Vito Rizzuto, son père Nicolo, Paolo Renda, Frank Catania, Domenico Arcuri, tous des noms qui ont été associés à la mafia.

Ainsi, « Domenico Arcuri, 52 ans, est l’un des cinq chefs mafieux qui [ ... ] ont pris la relève du clan Rizzuto, décimé par l’opération Colisée de la GRC ». Arcuri, c’est celui qui était un gros contributeur du PLQ et qui participait aux petits-déjeuners de financement de l’ex-ministre Line Beauchamp, ancienne conjointe de Pierre Bibeau, mis en cause devant la Commission Charbonneau par Lino Zambito.
Cattolica Eraclea, c’est un petit patelin accolé aux montagnes de Sicile qui compte à peine 4 000 habitants. Tout le monde est donc plus ou moins parent de la fesse gauche. Non seulement a-t-il donné au Québec ces personnages sulfureux, mais on lui en doit aussi d’autres au sujet desquelles des interrogations sont permises.
C’est le cas de feu le sénateur Libéral Pietro Rizzuto, fondateur de l’entreprise Inter-State Paving qui allait construire le viaduc de la Concorde qui s’est écroulé en 2006 faisant cinq morts. On se souviendra que le Sén. Rizzuto joua en son temps un rôle important dans l’organisation et le financement du PLC au Québec.
Est aussi natif de Cattolica Eraclea Giuseppe Borsellino du Groupe Petra, entreprise de développement immobilier et de construction particulièrement active à Laval, beau-frère et associé de Lino Saputo des fromages du même nom. Selon André Noël, anciennement de La Presse et maintenant enquêteur à la Commission Charbonneau, Borsellino était présent aux funérailles de Nicolo Rizzuto .
Le père de Lino Saputo, Giuseppe, avait eu des rapports avec Joe Bonanno, parrain de la mafia new-yorkaise (Mafia Inc, pp. 64 à 67, Cédilot et Noël, Éditions de l’Homme. Montréal 2010), et Lino lui-même allait assister aux funérailles du mafieux Joe LoPresti (Mafia Inc., op.cit, p. 163), un acteur important dans le trafic de la drogue entre le Canada et les États-Unis, abattu dans un lave-auto à Montréal en 1992. Le fils de Joe LoPresti, Larry, sur les traces de son père, a pour sa part été assassiné à Ville-St-Laurent il y a exactement un an.
On peut légitimement s’interroger sur la présence de membres aussi éminents de la communauté italienne des affaires aux funérailles de mafiosi reconnus. Le moins que l’on puisse dire, c’est que les apparences jouent contre eux.

Ce n’est donc pas un milieu de tout repos, pour employer un euphémisme, et Lino Zambito devrait normalement être très inquiet de son sort personnel, de celui de sa femme et de ses enfants, et de son père. Or son comportement plutôt serein, le relâchement de la surveillance policière à son endroit depuis son témoignage, et le fait qu’il semble vaquer normalement à ses nouvelles activités de propriétaire de pizzeria sont autant d’indications qu’il ne semble pas avoir de craintes de ce côté-là.
Alors quoi ? Est-il totalement inconscient ? Son entourage est-il totalement inconscient ? Peu vraisemblable. A-t-il plutôt conclu un marché avec la mafia ? Lui a-t-on fixé des paramètres de délation auxquels il s’est scrupuleusement tenus ? Beaucoup plus vraisemblable. Mais alors, qui le protège ? Qui est le parrain ?
Si c’est la situation devant laquelle nous nous trouvons, elle est bien pire que tout ce que l’on pouvait imaginer, et l’on comprend que l’on ne parviendra pas à se débarrasser du fléau de la mafia et d’extirper le cancer de la corruption dans la société québécoise tant et aussi longtemps que l’on n’aura pas répondu à ces questions et à bien d’autres.
Au fond, on se trouve devant un cas classique de la physique des icebergs. Les six septièmes de leur masse sont dissimulés sous la surface de l’eau, et c’est justement la portion immergée qui pose le plus grand risque.
En attendant, Lino Zambito nous prend pour des valises. L’important n’est pas ce qu’il a dit, c’est ce qu’il n’a pas dit. Et on ne peut même pas le lui reprocher. Il n’a fait que répondre aux questions qu’on lui a posées.
La question qui se pose maintenant est de savoir si le mandat de la Commission Charbonneau lui permettra de faire toute la lumière sur l’infiltration de la mafia dans la société québécoise.


