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L’essence des choses
Joseph Facal
Le Journal de Montréal
mercredi 12 avril 2006


La victoire péquiste dans Sainte-Marie-Saint-Jacques ne change rien de fondamental à court terme. Mais les propos de Michel Tremblay et de Robert Lepage vont encore faire jaser.

Lundi soir, le Parti québécois a fait ce qu’il devait faire, ni plus ni moins. Québec solidaire, dans un comté taillé sur mesure pour lui, a pigé en parts égales dans les deux grands partis. Les libéraux, eux, en sont rendus à se demander s’ils feront les prochaines élections avec ou sans Jean Charest. Quant à Mario Dumont, s’il veut vraiment persister dans les pratiques masochistes, il existe des lieux spécialisés pour cela.

Le dramaturge Michel Tremblay, lui, a parfaitement le droit de changer d’avis sans se faire insulter. Cela dit, l’entendre déplorer que les Québécois perdent leur âme en se souciant d’argent quand on n’a soi-même plus aucun souci matériel témoignait d’une belle inconscience. Mais les grands hommes ont aussi le droit de se tromper.

Robert Lepage, lui, constate que l’idée de l’indépendance a perdu son énergie vitale, sa puissance émotive, son aspect émancipateur. Il semblait nous dire que le mouvement souverainiste s’est aseptisé, s’est technocratisé, s’est transformé en produit de marketing. Cela peut suffire pour gagner des élections, mais pas pour fonder un pays.

Cet affadissement s’explique. Il y a toutes sortes de raisons de vouloir la souveraineté du Québec. Chacun peut piger à sa guise. Mais fondamentalement, le mouvement souverainiste fut fondé afin que la majorité francophone du Québec cesse d’être une minorité entretenue, qu’elle se donne les moyens d’être pleinement responsable et qu’elle puisse assurer l’épanouissement de son identité culturelle. C’est ça et rien d’autre, l’essence du combat indépendantiste.

Question d’identité

Tout cela a basculé le soir du référendum de 1995. Toute la vie de Jacques Parizeau démontre que cet homme n’est évidemment pas un raciste. Mais les malheureuses paroles qu’il échappa ce soir-là furent récupérées et utilisées par les adversaires de la souveraineté comme une preuve du caractère supposément xénophobe et raciste du mouvement souverainiste. Ce soir-là, la bête avait montré son vrai visage.

Pris de panique, les leaders souverainistes basculèrent alors dans l’autre extrême : désormais, le souverainisme serait exclusivement civique, territorial, multiculturel et pluraliste. Comme l’écrivait jadis Fernand Dumont, « par la magie du vocabulaire », on venait de décréter que nous serions dorénavant tous des Québécois, y compris ceux qui rejettent explicitement cette appartenance jusqu’à prôner la partition. On coupait dès lors le mouvement souverainiste de ses fondements historiques et de sa raison d’être existentielle. Connaissez-vous des peuples qui font ensuite l’indépendance pour éliminer des chevauchements administratifs ?

Or, la vérité historique, c’est qu’il y a évidemment au Québec de la xénophobie, comme il y en a partout ailleurs. Mais quand on la compare, la majorité francophone du Québec a été infiniment plus ouverte que d’autres sociétés à l’immigration. Elle demande seulement que les nouveaux arrivants soient respectueux de l’identité culturelle de ceux qui leur font une place. À vrai dire, compte tenu de la fragilité démographique des francophones en Amérique, leur degré d’ouverture aux étrangers a tout simplement été admirable, et je sais de quoi je parle.

Comme il fallait donc trouver une nouvelle justification au mouvement souverainiste, il devint alors le véhicule d’un « projet de société » qui serait évidemment « altermondialiste », « écologiste », « progressiste », « égalitariste » et ainsi de suite. Mais toutes ces nobles causes peuvent parfaitement être avancées à l’intérieur du Canada par des partis fédéralistes comme le NPD. Or, pour que la souveraineté se fasse, il faut qu’elle soit perçue comme la seule réponse à une nécessité vitale, qui ne peut être que culturelle et identitaire. Tout le reste, notamment les arguments économiques, n’est que complémentaire. Dans des moments de confusion, il ne s’agit ni de revenir en arrière ni de fuir vers l’avant ni de faire semblant, mais de retrouver l’essence des choses avec rigueur et clarté.

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