J’aime bien entrer dans ces églises où flottent des odeurs de vieux bois et d’encens. Une atmosphère qui favorise les réminiscences historiques. De toutes les églises que j’ai visitées, c’est Chartres qui m’a laissé le meilleur souvenir, une forte impression que mes ancêtres étaient déjà passés par là, avaient foulé ces mêmes pierres jaunes et peut-être même participé à la construction de cette Cathédrale érigée sur un ancien lieu de culte païen. Toutefois, c’est surtout la lumière qui impressionne à Chartres, comme si ses architectes avaient voulu respecter l’esprit des Druides qui jadis y consacraient un culte au solstice de l’été.
Si une église est d’abord un lieu de culte, elle peut aussi devenir le lieu de la mémoire du peuple, de son histoire et de ses coutumes, là où on se souvient de nos héros, de nos victoires et de nos défaites, comme ce fût le cas à l’Église St-Jean-Baptiste où on a célébré les funérailles de Pierre Falardeau la fin de semaine dernière.
Nous le savons, dans la liturgie catholique, chaque messe à laquelle nous assistons est toujours la dernière, à l’image de ce dernier repas du Christ avec ses disciples, chacun d’entre nous pouvant être rappelé à tout moment par Dieu. D’où l’idée de toujours être en état de grâce, de s’être confessé avant d’avoir communié, d’être pur avant de participer à cette dernière scène en mémoire du Christ. Une métaphore !
Nous le voyons bien, s’il y a des lieux pour la religion, ce sont ces églises, ces temples et ces mosquées. C’est là que doit se pratiquer le culte de notre dieu, de nos saints et de nos ancêtres, en privé avec nos coreligionnaires, pas dans la rue, pas au travail, même si l’esprit de dieu doit continuer de nous éclairer.
Aussitôt sortis de l’église, la vie quotidienne reprend son cours et ses droits. Dès que nous posons le pied sur le perron d’église, les affaires s’activent. Ce n’est pas pour rien que nos ancêtres y réglaient leurs différends, leurs litiges et leurs chicanes de clôtures avec leurs voisins. Après une trêve d’une heure, le temps que dure la messe, les esprits s’étaient suffisamment assagis pour que le bon sens triomphe de l’orgueil, des rancœurs et des convoitises, tous de mauvais sentiments réprouvés par l’Église.
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C’est le même esprit qui doit animer l’application des règles qui régissent accommodements raisonnables. La religion appartient au domaine privé et si elle doit éclairer l’esprit, elle ne peut servir à contraindre les fidèles à agir contre la loi. Au Québec, depuis 1968, les femmes jouissent de l’égalité en vertu du Code civil, peu importe leur religion. Un principe repris dans la Charte des droits et libertés de la personne quelques années plus tard et qui ne devait jamais plus souffrir d’exception si l’on en croit tant la lettre de la loi que l’esprit du législateur.
Malgré cela, dès les années 1980, la Commission des droits et libertés de la personne prêchait sur tous les toits que les accommodements raisonnables étaient devenus un principe, pas une exception. Je me souviens avoir suivi un atelier offert par les services juridiques de la Commission qui exhortait les employeurs à suivre l’esprit de ce fameux jugement de la Cour Suprême du Canada qui autorisait le port du turban au lieu du chapeau traditionnel de la police montée, un droit à l’accommodement raisonnable. Seule exception, la sécurité des travailleurs, un autre jugement de la Cour Suprême, prononcé quelques années plus tard, vint baliser le principe d’accommodement raisonnable. On ne pouvait pas remplacer le casque de sécurité par un turban.
Depuis 20 ans, la Commission prêche que la religion a préséance sur presque tout. Elle a fait des accommodements raisonnables un dogme. Vous êtes un étudiant, vous devez respecter le code vestimentaire de votre école, sauf si votre religion vous oblige à porter certains signes ou vêtements religieux. Vous êtes un travailleur, vous devez respecter les horaires de bureau, sauf si votre religion vous impose un jour de culte qui entre en conflit avec votre horaire de travail. Votre école et votre employeur doivent vous accommoder.
Même l’égalité entre hommes et femmes y serait subordonnée. Vous êtes une femme, vous êtes inspectrice de la CSST, vous vous présentez sur un chantier de construction à Outremont, le chef de chantier est un juif hassidique, il ne veut pas transiger avec vous parce que vous êtes une femme. Vous lui dites d’appeler votre patronne qui elle aussi est une femme. Il refuse, il veut parler avec un homme. Il invoque des motifs culturels et religieux. Est-ce que ce genre de situation relève des accommodements raisonnables ? Si l’on en croit l’interprétation qu’en fait la Commission des droits et libertés de la personne, oui. Elle prêche depuis des années que les accommodements raisonnables sont devenus un principe au Québec, même si à l’origine il ne s’agissait que d’une exception.
Pourtant, il tombe sous le sens que les accommodements raisonnables auraient dû demeurer des exceptions, alors que le principe de l’égalité entre hommes et femmes n’aurait jamais dû connaître d’exceptions, tant il a été durement gagné par les femmes au cours du vingtième siècle.
Si j’étais une femme, je n’accepterais pas de me faire dire que je n’ai pas le droit de faire mon travail de policière, d’inspectrice ou d’infirmière parce que je suis une femme, puisque cela signifierait que les femmes ne sont pas toujours les égales de l’homme lorsqu’une religion, n’importe quelle religion, décrète le contraire. Dans cette perspective, l’idée même que les accommodements raisonnables puissent être un principe est contraire à l’esprit des Chartes.
L’égalité des femmes et des hommes ne peut souffrir aucune exception, car, dès lors, ce n’est déjà plus de l’égalité. Voilà pourquoi la religion doit demeurer une affaire privée qu’on ne peut transiger qu’avec Dieu, dans les églises, les temples et les mosquées.

