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L’ère de la ville
Éric Desrosiers
Le Devoir
lundi 16 juillet 2007


L’humanité vient d’entrer dans une nouvelle ère. Après des milliers d’années d’évolution, la majorité de ses membres vivent désormais dans les villes. Au même moment, la mondialisation confère aux grands centres urbains plus d’importance que jamais dans la richesse des nations. Et pourtant, on laisse le pauvre Gérald Tremblay se morfondre dans son coin.

Le pauvre maire de Montréal y a vraiment goûté la semaine dernière. Profitant de toute l’importance que lui donnait le coup d’envoi imminent de son festival Juste pour rire/Just for laugh inc., Gilbert Rozon a sonné la charge en répétant, à qui voulait l’entendre, tout le mal qu’il pensait de la façon de gouverner de Gérald Tremblay, de ses mille et une priorités, de ses égouts qui s’écroulent, de ses jérémiades contre les gouvernements supérieurs et de son ingratitude à l’égard des hommes d’affaires. On aura toutefois compris qu’il en voulait surtout au maire pour ces nouvelles taxes et factures qu’il essaierait apparemment de lui passer, pour la lourdeur de sa bureaucratie et pour la pingrerie de ses subventions en comparaison d’offres qu’aurait faites le gentil maire de Toronto. La première pierre ayant été lancée, d’autres promoteurs, des commentateurs de journaux et même des humoristes ont accablé à leur tour le maire pour tous ces maux qui affligent la ville, lui reprochant notamment son manque de vision et de grands projets.

« Diriger une ville n’est pas une mince tâche, observait ce printemps la revue britannique The Economist dans un dossier spécial sur l’état des villes. Le responsabilité est devenue aussi lourde que de gouverner un pays, sauf que l’on ne peut pas détourner l’attention des gens vers les questions de politique étrangère et que les leviers de contrôle sont tenus par d’autres. »

Aussi bien s’y faire tout de suite. Même si Gérald Tremblay venait à être remplacé par le fantôme de Jean Drapeau ou par Gilbert Rozon lui-même, on n’a pas fini d’entendre parler des problèmes de Montréal. Ni de ceux des autres villes d’ailleurs.

D’abord parce qu’on n’a jamais été aussi nombreux à vivre dans les villes. Selon l’ONU, plus de la moitié de l’humanité devrait bientôt s’y trouver, pour la première fois de l’histoire. En 1900, seulement 13 % de la population mondiale était urbaine. Cette augmentation spectaculaire est largement le fait des pays en voie de développement, les pays riches s’étant urbanisés depuis plus longtemps. La proportion de citadins atteint par exemple 80 % au Canada.

Les villes prennent de l’importance aussi parce qu’elles sont plus que jamais au coeur du développement économique des nations. Leurs entreprises, leurs infrastructures de communication, leurs établissements d’enseignement, leurs centres de recherche et de développement et leur concentration de main-d’oeuvre qualifiée s’avèrent, en effet, autant d’atouts dans une économie du savoir mondialisé valorisant le commerce, l’innovation et la valeur ajoutée.

Cela est particulièrement vrai pour les plus grandes villes comme New York, Paris, Francfort, Mumbaï, Toronto ou Montréal, qui apparaissent d’ores et déjà comme les vaisseaux amiraux des économies nationales. Déjà, plus de 50 % de la richesse et des emplois de la trentaine de pays membres de l’OCDE sont le fait de seulement 78 grandes villes.

Les défis auxquels feront face ces grands centres urbains seront toutefois à l’échelle de ce nouveau rôle, prédisent les experts internationaux. Ces centres devront répondre à la croissance de leurs populations et de leurs besoins en services et en infrastructures. Ils devront se faire aussi charmants et conviviaux que possible pour attirer et retenir la meilleure main-d’oeuvre. Ils seront confrontés à des écarts sociaux grandissants et à l’arrivée massive d’immigrants. Ils devront trouver les moyens de réduire leurs émissions polluantes, plus importantes qu’ailleurs. Ils devront se défendre contre la concurrence de plus en plus féroce des autres grands centres. Et le pire, c’est qu’ils devront faire tout cela alors que, dans la plupart des pays, les gouvernements supérieurs leur en refusent les moyens politiques et financiers.

Le Canada à la traîne

Le Canada accuse en ce domaine encore plus de retard que les autres, déplorent les experts. Gérald Tremblay peut bien se plaindre : de tous les revenus gouvernementaux au pays, seulement 12 % vont en moyenne aux villes, contre 39 % au fédéral et 50 % aux provinces. Ne disposant pratiquement que de l’impôt foncier comme source de financement, les grandes villes canadiennes manquent cruellement de ressources et d’options financières, face à des concurrentes européennes et américaines qui ont souvent accès à des taxes à la consommation et parfois même à l’impôt sur le revenu. Des dix grandes villes canadiennes comparées dans une récente étude du Conference Board, Montréal ressort comme la pire en matière de diversité des sources de revenus.

La situation n’est guère plus brillante en ce qui concerne la capacité d’action. « Nos grandes villes se classent non seulement très bas au niveau international en matière de flexibilité fiscale, mais elles sont aussi celles, en vertu de la Constitution, qui ont le moins de pouvoirs de tout le monde développé », constatait, dans une étude publiée le mois dernier, un économiste de l’université Queen’s, Thomas Courchene. Le jeu des fusions et défusions dont a été l’objet Montréal ces sept dernières années n’a probablement rien fait pour améliorer cette situation.

« Il apparaît de plus en plus clairement que les pays performants sont ceux qui peuvent compter sur des villes performantes », a déclaré en novembre le secrétaire général de l’OCDE, Angel Gurria, lors d’une conférence internationale tenue à Shanghaï. « C’est dans les villes que se joue notre aptitude à donner corps à ce que je considère comme les trois dimensions d’une mondialisation réussie : la prospérité, l’équité et la durabilité. »

À titre d’exemple de stratégie favorisant selon lui l’innovation et la compétitivité, il a cité le cas de Montréal et de ses grappes industrielles, notamment dans le secteur biopharmaceutique. Ce coup de chapeau du grand patron de l’OCDE aidera peut-être un peu le père de ces grappes à se remettre de sa dernière semaine.

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