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L’éclatement du nationalisme
Jean-Herman Guay
La Presse
dimanche 25 mars 2007


En décembre 2005, selon les sondages de la maison CROP, le Parti québécois avait l’appui de 50 % des répondants, 62 % chez les francophones. André Boisclair, le nouveau chef, était alors au sommet de sa gloire. Quant à la souveraineté, elle semblait plus probable que jamais. Quinze mois plus tard, rien ne va plus : le dernier sondage indique que cet appui a fondu de presque la moitié puisque seulement 32 % des francophones soutiennent à présent le PQ ! Pendant ce temps à Ottawa, le Bloc québécois de Gilles Duceppe a subi une chute analogue.

Pour le PQ, la première saignée survient alors que deux événements se sont produits en janvier et février 2006 : la victoire de Stephen Harper et l’émergence des petits partis, notamment Québec solidaire et des Verts. Le PQ y perd alors presque 10 points. Mais rien ne laissait à ce moment-là soupçonner un danger à droite : l’ADQ avait obtenu moins de 2 % du vote lors des élections partielles du 10 avril 2006 !

La deuxième saignée s’amorce au moment où l’ADQ fait parler d’elle à la fin de 2006, grâce à la question des accommodements raisonnables. Toute la présente campagne est marquée par cet élan. En mélangeant habilement une attitude populiste, un nationalisme modéré et un certain nombre de propositions de droite, l’ADQ arrache presque 10 points au PQ de décembre 2006 à la mi-mars 2007, alors que les libéraux n’en perdent que quelques-uns. En 15 mois, le PQ a été successivement dépecé à gauche, puis à droite.

Si ces mouvements complexes de l’opinion publique, visibles uniquement par les sondages, rendent hautement hypothétique toute transposition des intentions de votes en sièges, leur ampleur nous permet assez bien d’entrevoir des transformations de la culture politique d’ici et ce, quel que soit le parti porté au pouvoir.

Un monopole perdu

Ainsi, au fil des derniers mois, le Parti québécois a perdu le monopole de la définition du nationalisme québécois, monopole qu’il détenait depuis presque 30 ans. Dorénavant, il ne contrôle plus le « pourquoi » ou le « comment » du discours sur l’identité québécoise pas plus que le « quand ». Messieurs Parizeau et Landry ont eu raison de le rappeler à André Boisclair, même si celui-ci devenait premier ministre. En fait, privé d’un chef fort, doté d’une organisation fatiguée et vieillissante ainsi que de ressources financières limitées, le PQ a perdu sa position dominante.

Il découle de tout cela un éclatement - pas une mort - du nationalisme québécois. Ce courant d’opinions est à présent fragmenté en trois éléments bien distincts, chacun ayant ses revendications propres et son agenda. Un premier ouvertement de gauche (QS), bien que minoritaire et probablement sans siège, mais satisfait de sa performance, un autre se réclamant ouvertement du centre-droit qui adopte une approche défensive-autonomiste (ADQ), et finalement le PQ, qui tente vainement de recoller les morceaux, en jouant parfois à droite, mais le plus souvent au centre-gauche de la patinoire. Avec un peu de recul, on constate qu’un des malheurs du PQ est qu’il a manqué une occasion de se recentrer. Leurré par la colère provoquée par le scandale des commandites, lequel a créé une « bulle souverainiste » ayant duré presque deux ans, le PQ a écourté la réflexion qui s’imposait au lendemain de l’échec électoral de 2003 pour retomber dans ses ornières.

Le dernier changement qui semble transformer notre culture politique touche la traditionnelle prédominance du débat constitutionnel sur tous les autres dossiers. L’insistance mise depuis 30 ans sur l’axe fédéraliste-souverainiste, donnant à chaque élection un caractère référendaire, n’a fait que reporter, voire refouler les autres sujets qui ont rebondi de façon furieuse au cours des derniers mois.

Pendant cette campagne, on a vu des sujets qu’on croyait « réglés » et « définis » par le consensus - ou le modèle - québécois faire irruption dans le débat public : aliénation des régions, formes édulcorées de xénophobie ou d’homophobie, frais de scolarité, cynisme envers les élus. Des enjeux économiques de la classe moyenne des banlieues ont aussi surgi, tout comme ceux de l’éducation, de l’environnement ou du secteur manufacturier, chacun montrant que le dossier constitutionnel avait gommé des débats qui auraient dû avoir lieu bien avant.

Signe des temps : quand on a demandé aux gens s’ils se considéraient fédéralistes (30 %), souverainistes (23 %) ou autonomistes (8 %), un bon tiers (35 %) des répondants a opté pour l’option « rien de tout cela ». Chez les jeunes de moins de 35 ans, c’est 48 % qui partagent ce dernier avis !

Nul doute que ces trois phénomènes, qui dépassent la présente campagne, obligeront les deux grands partis à se redéfinir à plus ou moins long terme. À court terme cependant - dès demain en fait -, ces phénomènes créent une offre partisane comme nous n’en avons jamais connue. La fin du bipartisme ouvre de nouvelles perspectives et permet un choix beaucoup plus diversifié. Pas étonnant que 58 % des gens se soient dit intéressés à la campagne contre 47 % en 2003. Souhaitons seulement que cet intérêt se concrétise par une brusque remontée du taux de participation au scrutin. L’avertissement lancé aux vieux partis en sera d’autant plus clair !

Jean-Herman Guay

L’auteur est professeur de science politique à l’Université de Sherbrooke

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