« L’espionnage serait peut-être tolérable
s’il pouvait être exercé par d’honnêtes gens »
Montesquieu
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La dénomination de notre situation nationale demeure assez difficile :
nous sommes des Canadiens français qui se définissent assez souvent comme
des Québécois. Nous travaillons au Québec, tantôt pour le provincial,
tantôt à la solde du fédéral. Quand nous jetons un coup d’œil sur notre «
culture », nous sommes fiers de la dire québécoise, tout en oubliant que
cette culture s’est développée dans le grand Canada. S’il y a un certain
temps déjà, les artistes refusaient les prix du Gouverneur général, symbole
de la Reine d’Angleterre et de colonisation, ils les acceptent désormais
(avec les généreuses bourses qui les accompagnent) sans grands problèmes de
conscience. Les Québécois, qu’ils soient politiciens, bureaucrates,
journalistes-informateurs, ressemblent à des espions du fédéral dans la
mesure où ils jouent sur deux tableaux à la fois : ils tentent souvent de
tirer profit personnellement de leur ambivalence historique. Pour
comprendre la dénonciation de cette réalité paradoxale et difficile, il
faudrait relire l’oeuvre d’Hubert Aquin. Pour notre part, nous proposerons
ici un texte qui voudrait rendre hommage au cinéaste Jacques Godbout pour
sa reprise cinématographique de la bande dessinée de l’espion canadien
IXE-13, film-culte tourné en 1971, peu de temps après la Crise d’octobre et
duquel on ne parle pas assez aujourd’hui.
Dans ce texte, nous montrerons d’abord que l’espionnage a toujours existé et que sa mutation a entraîné une autre définition de la nation. Nous montrerons aussi que l’espionnage se réalise entre la capitale ontarienne et la métropole du Québec et que, pour reprendre une idée du film, l’incarnation de l’agent IXE-13 ne peut passer, dans une comédie, que par la mise en scène du style de l’ancien premier ministre canadien P.-E. Trudeau. Nous décrirons la figure de l’agent double en mission et nous nous demanderons comment peut finir une pareille histoire d’espionnage quand elle concerne l’éventualité de la souveraineté du Québec.
L’omniprésence de Dieu et la mutation de l’espionnage
Le Québec des années 1950 est assurément celui de l’omniprésence de Dieu. En effet, les ouailles catholiques se déplaçaient souvent, au moins tous les dimanches, pour aller demander pardon à un Dieu le père qui voyait tout de leurs péchés. Le curé en chaire, qui parlait au nom de Rome d’abord et de Dieu ensuite, savait comment culpabiliser à mort ses moutons ou les affoler afin de leur retirer toute possibilité d’émancipation individuelle et collective.
Or, certains intellectuels engagés ont osé critiqué ce qu’ils associaient à un régime de terreur morale et intellectuelle. Certains ont vu une trahison des clercs, d’autres la base même de leur émancipation future. Cependant, peu importe les allégeances politiques, ces intellectuels n’aiment pas que de simples curés en soutane leur disent quoi lire et ne pas lire, notamment de ne pas lire des romans étrangers. Ces intellectuels, cyniques dans leurs noms et leurs personnes, dénonçaient des religieux qui réprimaient des moutons qui consultaient des revues comportant photos indécentes.
Ici, si on accepte la trame du film de Godbout comme un indice même de notre histoire, il convient de relever une mutation dans le régime d’espionnage. En effet, nous sommes passés d’un Dieu espion omniprésent, omniscient et omnipotent en 1950, aux espions politiques en 1970, dont le plus grand est IXE-13, l’homme qui incarne « the french canadian dream ». On doit absolument faire ce lien pour comprendre le Québec contemporain : les Canadiens français, jadis espionnés par Dieu, sont désormais espionnés par les Services secrets canadiens et, paradoxe oblige, souvent espionnés par l’un des leurs, celui qui a réussi à Ottawa, mettons Jean T. ou IXE-13.
Entre Montréal et Ottawa
On sait aujourd’hui, après la fameuse Crise d’octobre (1970) et les deux référendums, que les Québécois actifs et engagés politiquement étaient sous écoute et que le système de renseignements canadien fonctionne encore aujourd’hui. Ce qu’on sait moins cependant, c’est le meurtre d’un homme dans une ruelle de l’est de Montréal par exemple, la mort organisée d’un homme de combat, d’un lutteur. Dans le film de Godbout, tout se passe exactement comme si la ville de Montréal était le lieu de missions capitales et que les ordres se donnaient à partir d’Ottawa, la capitale canadienne, le plus haut niveau de la bureaucratie fédérale. Si on transpose dans notre quotidien le scénario du cinéaste qui reprend librement la bande dessinée célèbre IXE-13, on peut penser que l’espionnage existe et que si on n’y est pas mêlé, on peut se tromper et croire qu’il n’existe pas. Cela étant précisé, on peut ensuite se demander, en admettant que la réalité des espions existe bel et bien, qui est l’agent double IXE-13. Est-il possible de le décrire ou de lui attribuer des qualités d’un homme existant réellement ?
Qui est IXE-13, l’as des espions canadiens ?
D’abord, IXE-13 est célèbre dans le monde entier et il est redouté des
Chinois et des Allemands sous le régime nazi, y compris des… Anglais ! Si
les Anglais eux-mêmes respectent IXE-13, c’est vous dire à quel point ce
canadien français, ce visage double et multilingue, est capable de grandes
choses. On sait aussi que l’as espion canadien, qui a fait son cours
classique chez les Jésuites et n’a pas terminé ses études de Droit, est un
séducteur de femmes. Bizarrement toutefois, si l’agent se plaît à parler
plusieurs langues quand il salue les gens, on y répond toujours en anglais
à Ottawa...
Dans le film, on dit de lui que c’est « le seul porteur d’eau français a avoir réussi » et que les catholiques vont jusqu’à prier pour lui. De grand style, calme et posé, vêtu d’un ensemble blanc à l’anglaise, on reconnaîtra sans doute ici la figure de P.-E. Trudeau. Car il travaille à Ottawa (« le traître, dit-on, est toujours à Ottawa »), séduit les plus belles femmes et il est amené, par son travail, à voyager beaucoup. S’il prend ses ordres dans la capitale, il doit finalement aller faire du ménage à Montréal…
IXE-13 concentre ses efforts à Montréal
Si Ottawa est le point de départ des missions, on peut voir dans le film de Godbout la RCMP (Royal Canadian Mounted Police), la Gendarmerie royale, qui sait que l’As espion sera de passage, divulguer des secrets d’État. Les scandales, nous le comprenons encore mieux aujourd’hui, ne sont jamais très loin quand le pays est en danger ou en crise. Or, pour contrer toutes les menaces extérieures et défendre son Canada, IXE-13 fait travailler son fidèle collaborateur à l’extérieur, tandis qu’il concentre ses efforts à Montréal. Il infiltre aisément le milieu des hommes en lutte, des lutteurs dans le film, et se croit capable de relever tous les défis, tout en demeurant en gros « fidèle » à la femme qu’il dit aimer. Malheureusement, en mission, l’as des espions éprouve subitement des ennuis et le pays connaît une crise nationale. On peut se demander, avec le recul, si Trudeau, et tous les autres futurs premiers ministres canadiens, s’en sortira.
Comment peut finir une histoire d’espionnage ?
Dans un film comique à la distribution unique, qui n’est jamais loin de
notre réalité politique canadienne, IXE-13, « l’agent playboy », ne peut se
laisser « démonter » par la pléiade d’ennemis réels ou virtuels qui
cherchent à l’éliminer, lui et sa race canadienne française. Quand il est
en difficulté, c’est-à-dire lorsqu’il se trouve hypnotisé dans le lit de
son ennemie, IXE-13 porte fièrement le chandail du tricolore, la grande
équipe de hockey des Canadiens français. En hérétiques et en cyniques, on
pourrait se demander d’ailleurs si le hockey, après la religion catholique,
n’est pas l’autre grande prison des Québécois. Si nous remettrons à plus
tard la réponse définitive à cette question, nous relèverons que c’est par
la chance que l’espion réussit à tuer ses ennemis nazis et à sauver son
collaborateur. À la fin de cet épisode mouvementé d’IXE-13 imaginé et
tourné par Godbout, l’espion entend se marier dans une église. Mais il ne
pourra pas y parvenir – le cinéaste semble avoir anticipé sur notre époque -, car un appel téléphonique l’invite à repartir en mission pour sauver son
pays. Que devons-nous conclure de cette comédie aujourd’hui ?
La pensée nous oblige peut-être à nous demander si, souvent, nous ne préférons pas réussir à Ottawa plutôt que de lutter dans l’arène du Québec où les espions tentent de nous déstabiliser. Les Québécois, qui ont rejeté la religion d’espionnage et subissent celui du Canada, ne semblent pas vouloir espionner pour leur propre compte. Tout se passe comme s’ils n’avaient pas réussi, enfermés dans leur religion et le culte du divertissement, à développer la « grande politique » qui les aurait obligés à apprendre à se défendre eux-mêmes. Ici, la comédie se fait sérieuse et annonce nos prochaines années.
Dominic Desroches
Département de philosophie
Collège Ahuntsic
— Envoi via le site Vigile.net (http://www.vigile.net/) —


