Si la politique, d’après Paul Valéry, c’est l’art de se servir des gens, ça serait peut-être aux gens de servir de la politique pour faire de l’art. L’art de ne pas se faire avoir.
Quand le 21 avril 2002, Jean-Marie Lepen a été qualifié au second tour des élections présidentielles en France, 82% des électeurs français, de différents courants politiques, se sont mobilisés au second tour pour voter contre l’extrême droite. Des manifestations de masse avaient eu lieu tous les jours exprimant l’opposition populaire à la politique d’extrême-droite de Le Pen. Devant une telle mobilisation, les chefs des autres partis, les communistes, les socialistes et les verts, ont appelé à voter pour Chirac. Dans le Journal Libération, Daniel Cohn-Bendit avait qualifié la nécessité de voter pour le candidat de droite de ’’super mensonge ludique’’.
Chez nous, malgré le danger réel que représente la réélection du parti conservateur en gouvernement majoritaire, apparemment rien ne laisse présager que les autres partis politiques vont constituer en pleine campagne électorale un front anti-Harper. Le NPD ne se ralliera jamais au parti libéral et le Bloc ne cédera jamais la place au NPD. Et pourtant, nous avons au Canada, et particulièrement au Québec, une plus forte raison pour imiter les français, puisque notre extrême droite est déjà au pouvoir depuis deux ans et demie. Et nous savons maintenant concrètement de quoi elle est capable.
La division de la gauche a grandement contribué aux succès de la droite partout dans les démocraties occidentales. La montée spectaculaire de l’ADQ en 2007 et l’élection du parti conservateur en 2006 sont révélateurs de la faiblesse de la gauche et de son incapacité à former une coalition forte et solidaire. La menace d’un gouvernement majoritaire formé par le parti conservateur va-t-elle mettre fin à cette division ?
À défaut de compter sur une coalition Bloc-NPD avec le parti libéral, le seul front capable d’empêcher Harper et son parti d’être réélus demeure celui des voix progressistes. Les objecteurs de conscience devraient s’exprimer haut et fort à l’intérieur et en dehors des partis politiques, pour réhabiliter une certaine conscience canadienne, celle fondée sur la justice sociale, les droits de l’homme, la promotion de la paix, le soutien à la culture et la protection de l’environnement. Des valeurs qui placent le Canada parmi les pays les plus modernes attirant chaque année des milliers d’immigrants. Des valeurs pour lesquelles le parti conservateur a démontré clairement son total mépris.
Durant son premier mandat, Harper et son gouvernement conservateur ont coupé dans le financement aux organismes d’aide à la condition féminine. Ils ont remis en question, avec leur projet de loi C-484, le droit à l’avortement. Ils ont consacré 15 milliards à l’armement. Ils ont voté contre l’adoption de la Déclaration des droits des peuples autochtones. Ils ont enfoncé le Canada en Afghanistan dans une guerre coûteuse, inutile et dont personne ne prédit la fin. Ils ont écarté toute possibilité pour le Canada d’adhérer aux objectifs de Kyoto. Ils ont coupé dans les programmes d’aide à la culture. Ils ont essayé de museler les journalistes de la Chambre des communes. Ils ont modifié la loi pour que les jeunes contrevenants de 14 ans reçoivent des peines pour adultes et ce malgré l’opposition de la cour suprême. Ils ont refusé de rapatrier un jeune canadien de l’enfer de Guantanamo lui enlevant toute possibilité d’être jugé au Canada dans un procès juste et équitable. En quoi ces actions et ces mesures du gouvernement conservateur correspondent aux valeurs canadiennes ?
Quand Stephen Harper nous dit avec ironie qu’il se contenterait d’un autre gouvernement minoritaire, c’est parce qu’il sait lui-même à quel point les canadiens et particulièrement les québécois ne peuvent adhérer totalement aux valeurs de son parti. Des valeurs propres à une idéologie d’extrême droite que Harper essayent de camoufler derrière l’image d’un père aimant et un homme touché par la mort de jeunes soldats. ’’J’ai pleuré’’ a t-il dit aux journalistes pour parler des premiers soldats morts en Afghanistan.
Aucun de ces journalistes n’a osé demander à Harper quelle genre d’émotion avait-il ressenti face aux images d’un jeune canadien en détresse, détenu à Guantanamo depuis 2002. Apparemment les journalistes, ainsi que les autres partis politiques, ne considèrent pas l’affaire Omar Khadr comme un enjeux électoral. Quelle voix sera assez courageuse pour rappeler que l’affaire Omar Khadr, c’est notre affaire à tous. Une affaire de respect. Le respect du droit, le respect des droits de l’enfant et le respect des conventions internationales dont le Canada est signataire interdisant le recrutement et l’utilisation des enfants soldats. À nous de nous servir de la politique pour faire du respect de la dignité humaine un enjeu électoral.
Certains pensent que voter contre ou voter stratégique n’est pas la meilleure façon de servir la démocratie. Mais l’histoire nous enseigne que la démocratie est souvent une affaire d’ironie. Les présidentielles de 2002 en France est un parfait exemple. Des millions de français ont marché sur leur orgueil en votant pour un candidat qui n’était nullement leur préféré. Ils l’ont fait pour une bonne cause. Pour combattre la résignation.
Résignation, une pilule au goût amer que des sondeurs, des analystes et beaucoup de journalistes essayent de nous faire avaler pour supporter, selon eux, l’inévitable réélection du parti conservateur. Comme si l’histoire était écrite d’avance. Comme si Harper était un ouragan contre lequel on ne pouvait rien. Comme si les citoyens n’avaient plus leur mot à dire. Comme si aucune alternative aux conservateurs n’était possible. Et comme si le vent de changement et d’optimisme qui règne aux États-Unis ne pouvait pas nous inspirer.
Quel que soit le parti pour lequel vous envisagez voter le 14 octobre prochain, il serait peut-être pertinent de vous demander simplement si votre vote, pour votre candidat ou votre parti préféré, ne favorise pas indirectement l’élection d’un parti qui ne vous ressemble pas.
Une autre façon de mieux orienter votre vote, serait de faire partie d’un groupe d’électeurs échangistes anti-Harper. D’après Radio-Canada, cette nouvelle façon de voter a été initiée par un internaute de Hamilton en Ontario. Dans le cadre d’un réseau d’amis sur facebook, de plus en plus de citoyens canadiens envisagent voter de la façon suivante : ’’Si par exemple un électeur néo-démocrate vit dans une circonscription où il est possible pour le parti libéral de battre les conservateurs, il peut proposer de voter libéral et, en échange, un autre internaute votera NPD dans une autre circonscription’’.
Aussi stratégique, pour ne pas dire ludique, soit-il, votre vote doit tenir compte de la menace que représente la réélection d’un gouvernement conservateur, qu’il soit minoritaire ou majoritaire. C’est votre droit d’exercez votre art de ne pas vous faire avoir.
Mohamed Lotfi
Journaliste et réalisateur radio
