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L’adresse de l’Homme
Réflexions sur la toponymie et son rapport avec l’Histoire
Dominic Desroches
Collaboration spéciale
vendredi 7 décembre 2007      375 visites


« C’est la toponymie, ordonnée comme une litanie, ce sont les enchaînements sonores auxquels procède à partir d’elle la mémoire, qui dessinent sans doute le plus expressivement sur notre écran intérieur l’idée que nous nous faisons, loin d’elle, d’une ville »
Julien Gracq, La forme d’ une ville

***

Nous l’oublions souvent, mais nous habitons ensemble un hameau, un village ou une ville qui porte un nom. Tout sur la Terre, à commencer par la Terre elle-même, porte un nom, son nom. Or pourquoi notre ville porte-t-elle ce nom et non pas un autre ? Que signifie-t-il au juste et comment notre ville le « porte-t-elle » ? Ce texte veut attirer l’attention sur l’importance qu’il y a à nommer les lieux. Il s’intéressera à l’importance, pour la mémoire, des noms donnés aux lieux, aux entitiés géographiques, naturelles, artificielles et administratives. Il veut comprendre la signification que l’ « adresse » joue pour la compréhension que l’Homme a de lui-même.

Attribution du nom, caractère et mémoire

Le nom donné et reçu a toujours une signification concrète portant en lui-même une signification. On donne un nom pour identifier singulièrement la chose. Cette identification doit résister au temps. Comme chacun sait, non seulement on reçoit tous un nom à la naissance, mais on a l’insigne tâche de le porter toute sa vie. C’est ainsi que, désignant une singularité, le nom que l’on reçoit ne saurait être banal, accidentel ou insignifiant.

Au contraire, le nom donné et reçu porte le caractère de ce qui est explicitement nommé. Si on réfléchit sur cette règle générale présidant à l’attribution des noms, l’on réalise que le nom renvoie toujours à un temps, à un lieu, à une mémoire et à une histoire. Certes, le nom donné doit s’imposer et devenir usuel, c’est-à-dire passer dans les mœurs des personnes. La plus grande erreur, ici, est de donner un nom sans signification ou de changer un nom sans raison, ce qui embrouille le caractère de la chose qui portait ce nom. Concernant les lieux, les noms peuvent changer, surtout si le lieu change de vocation ou de signification.

Changement de nom : pouvoir et oubli de l’Histoire

Ici, il convient de faire un pas de plus et de préciser l’idée suivant laquelle les noms de lieux peuvent changer. Si le nom est octroyé par celui qui possède le pouvoir de nommer, celui qui possède le pouvoir marquera les lieux suivant ses intérêts. Dit autrement, le nom vient d’un pouvoir visant à sauvegarder la puissance de celui-ci. Nous n’avons qu’à penser au nom «  Alexandrie » donné à un ville par le roi Alexandre pour marquer un lieu de sa domination. Autre exemple : pensons au changement de noms opéré selon les changements de régimes politiques, communistes ou autres. Le nom du monument est, exactement dans le même sens, la marque ou la volonté de laisser une trace pour les descendants. Par la force, le nom attribué contribue à faire l’Histoire.

Or, traditionnellement, le nom est donné, au sens du terme toponymie, en fonction de la représentation du « lieu » pour l’instance qui nomme. La «  rue du fort » ou la « rue du canal » porte ce nom en fonction d’un fort ou d’un canal. Ici, le fort et le canal sont des construction historiques. Le nom vise à signifier ou à rappeler l’existence des constructions de l’homme. Dans ces cas particuliers, si l’on décide de changer le nom pour un nom plus poétique ou fictif, l’on court le risque d’oublier la signification historique du lieu. Une bonne toponymie visera à sauvegarder la mémoire.

Sur notre politique toponymique

Il convient de préciser ici quelques critères généraux faisant partie de notre politique de toponymie. On donnera d’abord des noms de lieux en respectant l’usage courant afin de donner une âme à ce que l’on nomme. On devra aussi nommer l’élément générique en français, tout en respectant les autres langues. Concernant les sources d’inspiration, le document officiel de la Commission de toponymie du Québec (CTQ) recommande de tenir compte des ressources historiques et folkloriques, de la géographie naturelle, des régionalismes, des noms autochtones et de valoriser les désignations commémoratives. On ne recommandera assurément pas les désignations banales, grossières ou celles qui suscitent la dissension ou la controverse. On évitera enfin les réclames publicitaires et les noms ayant pour suffixe –ville, car ils n’ajoutent rien de plus aux lieux nommés. La CTQ assurera une politique de normalisation et veillera, par une politique linguistique en accord avec la Charte de la langue française, à valoriser les noms français.

Trois critères toponymiques à la mode…

Si nous comprenons la politique toponymique officielle du Québec, prenons un instant pour identifier certains facteurs qui y échappent et qui modèlent les noms attribués aux lieux, que ce soit une rue, un boulevard, une école, un hôpital, un centre sportif, un aéroport ou une ville. Dans le moment, trois critères toponymiques fort à la mode au Québec nous intéressent en particulier : les modes de la mort récente, de la pédagogie et de l’argent.

Curieusement, la mode d’une mort récente sert chez nous à attribuer des noms. Si un personnage qui a marqué une petite ou grande collectivité meurt, il est possible, sous l’effet de la mode du personnage, donc sans recul historique, que l’on attribue immédiatement son nom à une bibliothèque de Collège, une avenue ou un aéroport. Si la politique officielle recommande d’attendre une année avec ces noms, les petites instances ont hâte de donner des noms de personnes décédées. C’est ainsi que dans ces cas, le pouvoir en place agit rapidement et tient à préserver tout de suite quelque chose pour la collectivité. Le problème majeur de cette attribution sectorielle, rapide et circonstancielle, c’est qu’elle repose sur l’impulsivité et ne mesure par le nom dans le rapport à l’histoire. On pensera notamment ici à la confusion récente concernant le nouveau nom à donner à l’Avenue du Parc, un nom usuel aimé des Montréalais qui s’appuyait sur le rapport au lieu.

Plus intéressant encore comme phénomène au Québec, la mode peut laisser place à l’influence de la pédagogie. En effet, assez souvent, une mode pédagogique sert à désigner les institutions, surtout des garderies, des écoles, des commissions scolaires, des CLSC, etc. Cette pédagogie contemporaine, qui s’est construite sur la négation de la souffrance, de la discipline et de l’Histoire, valorise les noms poétiques de lieux éducatifs. C’est ainsi que de nombreuses écoles, garderies et autres institutions perdent leurs noms d’origine ou leurs noms historiques au profit de noms plus esthétiques et surtout moins signifiants. Le danger de cette nouvelle mode est toujours le même : supprimer le travail du temps et de l’histoire sur la mémoire des citoyens. Pourtant la politique officielle n’encourage pas de nommer, par exemple, une garderie la Garderie « Les rayons de soleil » ou une commission scolaire, la « Commission scolaire des samares »… Ce genre de noms, loin de développer le sens historique, le détourne.

Plus important et dangereux comme phénomène toponymique est la puissance de l’argent qui achète des noms historiques et les transforme au gré du moment. Le pouvoir financier aime bien, en effet, modifier des noms historiques par des noms de marques ou des noms de compagnies privées. De plus en plus souvent, selon la grande mode des commandites privées, les compagnies parviennent à acheter des noms de lieux publics, ce qui peut poser des problèmes assez épineux pour la vie civique et démocratique. Ici, contre la politique officielle de la Commission de toponymie, on assiste à des désignations commanditées ou achetées par des compagnies. On pensera entre autres aux arénas ou aux centres sportifs qui perdent leur nom historique afin de porter un nom de compagnie, ou à des universités qui achètent le nom de station de métro. On le voit sans peine : il est possible d’acheter des noms de lieux qui appartiennent à l’histoire et à toute une collectivité.

Quelle adresse culturelle voulons-nous laisser à nos enfants ?

Cela dit, nous devons réfléchir sur les liens étroits entre la topologie et l’histoire parce que le nom désigne immédiatement le lieu qui servira aux enfants de ceux qui ont donné le nom. Le nom de la rue demeure l’adresse de l’homme sur la terre et, qu’on le veuille ou non, ce nom importe pour lui. Nous nous rappelons de nos adresses et de nos numéros de téléphone par cœur parce qu’ils indiquent avec précision notre lieu de résidence, c’est-à-dire ce qui a un sens pour nous. Celui qui n’a pas d’adresse n’habite pas et celui qui n’est pas capable de nommer le lieu n’habitera pas ce lieu. Celui qui oublie son adresse sur Terre est malade et risque d’être nommé par les autres, ceux qui prendront le pouvoir de nommer et de disposer du lieu.

Au Québec, nos villages ont presque tous des noms religieux, ce qui illustre nos soucis de jadis. Nombreuses sont nos villes qui gardent encore leur caractère anglophone malgré une population francophone. Or, les noms doivent identifier nos intérêts. En Allemagne, à Berlin, on voit souvent des rues porter des noms d’écrivains, de philosophes, d’artistes et d’architectes. La Kantstraße, le Café Hegel, le Schiller Theater, voilà qui donne une idée de ce importe pour ceux qui nomment. Cela signifie que ce pays s’identifie à ceux qui ont favorisé son rayonnement culturel. Au Québec, nous avons de la difficulté à reconnaître d’autre apport à la société que ceux des politiciens et des hommes d’affaires. Pourquoi sommes-nous si peu fiers du travail de nos poètes, de nos écrivains, de nos artistes en général et de nos grands philosophes, trop souvent expatriés, pour donner leurs noms à nos lieux de mémoire les plus précieux ?

Patrimoine collectif et « survivance toponymique »

Si notre politique de toponymie rappelle l’importance des lieux et du folklore, c’est qu’elle reconnaît l’importance des noms pour l’avenir des hommes. La CTQ reconnaît en effet que « la langue française doit permettre au peuple québécois, écrit-elle dans sa politique linguistique, d’exprimer son identité dans un climat de justice et d’ouverture à l’égard de tous les groupes ethniques dont l’apport est précieux au développement du Québec ». Et comme si ce n’était pas assez, la CTQ ajoute ceci : « Les particularismes du français québécois doivent conserver leur rôle significatif dans ce champ privilégié du patrimoine collectif ». Ici, la CTQ rejoint sans le savoir le propos de l’écrivain Julien Gracq qui, dans La forme d’une ville, plaide pour la « survivance toponymique », car, contre la manie bien contemporaine de baptiser et de débaptiser avec des noms insignifiants, il faut tisser les liens de la mémoire par les noms. Mais Gracq, sensible aux effets du temps sur la forme de la ville, rappelle qu’une ville peut aussi changer de nom.

Nommer, c’est reconnaître un lieu. La « terra incognita » attend celui qui la désignera et en fera son objet, une possession qui peut être appelée à changer. Voilà pourquoi celui qui retient les noms et les adresses voudra que l’on porte une plus grande attention aux noms de lieux, lesquels sont légués au patrimoine. En ce sens, les noms que nous donnons parlent de nous-mêmes, de nos préoccupations et de nos intérêts, mais surtout de notre pouvoir sur une réalité qui nous échappe toujours un peu. Si nous changeons les noms des lieux, ce n’est jamais la réalité qui change mais la signification de ces lieux pour nous. Si une rue peut changer de nom en une nuit, un boulevard et un aéroport aussi, de même que les villes, toutes les villes...

À l’heure où le déficit démographique se fait de plus en plus menaçant et que le français recule partout au Québec, il convient de rappeler le risque propre à tout travail toponymique, risque qui dit que ce qui est nommé peut, sous l’effet du temps, changer de nom et de signification. La toponymie peut faire passer à l’histoire de grands noms, elle peut aussi, en changeant des noms, contribuer à masquer les noms qui pourraient faire l’histoire…

Dominic DESROCHES
Département de philosophie / Collège Ahuntsic

— Envoi via le site Vigile.net (http://www.vigile.net/) —




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