L’abandon du prix France-Québec

Faute de vision et de grandeur, encore une fois, le Québec laissera aller un fleuron historique de ce qui témoignait de notre inscription dans le monde.

mercredi 2 avril 2008

Le journaliste Michel Dolbec, de la Presse canadienne, auquel font écho deux quotidiens montréalais (Le Devoir et La Presse), annonce qu’« il n’y aura plus qu’un seul prix littéraire France-Québec ». Il semble qu’une large partie du milieu de l’édition ne souhaitait plus soutenir en France qu’un seul prix littéraire. Nous assistons, précise M. Dolbec, à « la disparition du prix historique créé dans les années 60 par l’Association des écrivains de langue française (ADELF) ».

Que l’ADELF soit « une vieille dame qu’on ne pouvait pas entretenir indéfiniment » (La Presse) ou que « tout ça [soit] passablement ridicule et n’a[it] aucun impact sur les ventes » (Le Devoir), selon un écrivain québécois renommé, bien au fait du dossier et dont on tait le nom, cela ne doit pas cacher l’incurie de la Délégation générale du Québec à Paris en ce qui a trait à l’organisation de ce prix.

Voici un exemple parmi d’autres. La romancière Hélène Rioux, lauréate du prix France-Québec pour l’année 2008, n’était même pas invitée, pas plus que son éditeur, à la remise de son propre prix. Évidemment, les fonctionnaires se sont confondus en excuses. Cynthia Jean, conseillère en affaires internationales, a reconnu dans une lettre datée du 11 mars dernier « l’existence d’embûches » que la lauréate a rencontrées lors de son arrivée à Paris. Il faut en effet savoir qu’Hélène Rioux a perdu une journée complète à tenter, par trois fois, de prendre possession de ses allocations de séjour à Paris. « Je vous présente mes excuses pour tous les désagréments que vous avez rencontrés. »

Incompétence

Oubli ou incompétence ? Je réponds « incompétence ». Il a fallu des interventions de dernière minute pour corriger cette humiliation faite à une écrivaine. Il a fallu que son éditeur écrive à la délégation générale pour manifester son indignation. Si Hélène Rioux avait un statut de vedette internationale, en aurait-il été autrement ? Qu’en pensez-vous ?

Nombre d’écrivains ont le défaut de ne pas être des vedettes. Ce que je pense vraiment, c’est ceci : à la Délégation générale du Québec, on se fout totalement de la littérature. [Un membre de la délégation aurait même évoqué en public] le fait que le prix France-Québec n’avait à peu près aucune retombée médiatique. Comment souhaiter une telle retombée quand on ne croit pas à ce qu’on veut promouvoir ?

Gouvernement fédéral

Je reviens au texte de Michel Dolbec, dont la conclusion à propos de l’abandon du prix France-Québec me laisse perplexe. Je cite : « L’ADELF n’a pas baissé des bras pour autant. Elle chercherait de nouvelles sources de financement pour relancer son propre prix, murmure-t-on. » M. Dolbec ignore peut-être ce que je sais de source sûre, une information capitale que voici : à l’occasion de la réception du prix France-Québec, le secrétaire de l’ADELF, Michel Rigal, exprimant son regret que la délégation générale abandonne ce prix, ne cessait de faire l’éloge du gouvernement canadien et de son premier ministre, Stephen Harper, qui — ce sont ses propres mots — pourrait reprendre le prix France-Québec sous un nouveau nom : le prix de la Francophonie canadienne.

C’est probablement ce que voulait dire Michel Dolbec lorsqu’il a écrit que l’ADELF cherchait de nouvelles sources de financement pour relancer son prix, « murmure-t-on ». Que sait-il ? Que ne sait-il pas ? Quant à M. Rigal, il fait de la « politique canadienne » sans le savoir.

Récupération

Que le Canada veuille récupérer un prix international n’est pas sans lui faire plaisir. On sait combien, depuis plusieurs années, il cherche à envahir tous les domaines de la culture au Québec. Ce qui est davantage déplorable, c’est que le Québec, en bon « collaborateur », abandonnera le prix France-Québec, prix international s’il en est, aux mains du Canada majoritairement unilingue anglais.

M. Rigal m’a déjà confirmé que des discussions avaient lieu à l’heure actuelle, disant souhaiter de tout coeur des développements en ce sens. J’ai mieux compris pourquoi le secrétaire de l’ADELF manifestait autant d’enthousiasme à l’endroit du gouvernement du Canada. Faute de vision et de grandeur, encore une fois, le Québec laissera aller un fleuron historique de ce qui témoignait de notre inscription dans le monde.

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Bruno Roy, Écrivain


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