Si un jour on publiait un livre intitulé « L’Indépendantisme québécois pour les Nuls », il faudrait le décrire comme un mouvement qui fait toujours face à certaines interrogations. L’indépendance n’étant pas encore réalisée, le mouvement indépendantiste est-il responsable ou coupable, sujet ou objet de l’Histoire ? Plusieurs indépendantistes vous diront que les gouvernements menés par les indépendantistes n’ont guère été davantage qu’un léger esprit contraire qui hante la machine.
Que propose-t-on pour contrer cette situation ? Au fil du temps, on a vu surgir des suggestions. Au moment par exemple où Paul Martin se servait de la caisse d’assurances-emplois pour équilibrer son budget, Robert Laplante écrivait que le gouvernement québécois devrait fonder sa propre caisse de cotisation. Le texte restait bien muet toutefois sur les implications concrètes de cette mesure.
Le cotisant aurait eu à cotiser auprès des deux caisses ou, sinon, il se serait mis en position de désobéissance civile. Généralement, les textes qui partent du principe qu’il faut recourir à des « moyens vraiment indépendantistes » pour contrer un incurable provincialisme, sont peu bavards sur les conditions d’atterrissage de leurs mesures. Ils suscitent même chez beaucoup de lecteurs une sensation de déni du réel.
Les unilatéralistes objectent que le gouvernement québécois ne réussit pas à prendre un ascendant sur la population parce qu’il se refuse à agir comme un gouvernement national. S’il se dotait de ses propres régimes, l’élan participatif naîtrait car on se dirait : « Enfin un gouvernement qui n’a pas peur des projets collectifs ». Il suffit d’ailleurs de prêter l’oreille aux conversations entre indépendantistes pour voir que, pour eux, ce n’est qu’une question de courage.
Depuis plusieurs années, il est fréquent dans les échanges privés, courriels ou bavardages de coulisse, de constater que les membres du Parti Québécois se répètent : c’est parce que le courage manque quelque part. À cet égard, la façon de raisonner des membres du Parti Québécois se rapproche, voire se confond, avec celle de beaucoup de groupuscules dissidents.
Est-ce si nouveau ? Non. Un livre intitulé L’Indépendantisme québécois pour les Nuls, en revoyant les annales des débats, ne manquerait pas ce trait moteur de la culture indépendantiste québécoise. La question constamment ouverte chez les indépendantistes est de contraindre ceux qui manquent de courage. Ils soupçonnent que leurs chefs opportunistes vont finir par renier leur engagement public.
Dans les congrès, avant autant que pendant et après, les militants se demandent qui a eu l’idée des indications qui inciteraient à soupçonner que tel apparatchik va remettre en cause la justesse de leur décision entérinée pourtant au cours de tel congrès local. Un chef du Parti Québécois passe son temps à protester de son courage et à se défendre de pratiquer le déni de démocratie. Lors du premier référendum, bien que sachant qu’ils se dirigeaient vers une défaite, les gouvernants allèrent droit devant, propulsés par leur souci de ne pas trahir un engagement.
Robert Laplante a souvent écrit : « Les indépendantistes ne se voient pas aller. » Et il explique que les indépendantistes réunis dans un parti déficient se contentent de vouloir gouverner à l’échelon provincial. Eh bien, Robert Laplante se sert là d’une critique si utilisée chez les indépendantistes qu’elle relève du réflexe automatique. C’est un peu comme si les indépendantistes ne pouvaient compter sur la fierté de leurs tribuns pour en finir avec de mauvaises habitudes.
À cause de cette présomption de culpabilité envers les dirigeants, il y a toujours eu une obsession chez les indépendantistes pour les promesses publiques. Ils désiraient fixer un échéancier strict pour la tenue du troisième référendum. Il s’agissait d’une question de « courage » pour eux.
Si jamais les indépendantistes en venaient à répudier le recours au référendum, il y a fort à parier que, fidèles à leur culture, ils élaboraient un train de mesures unilatérales, un processus à suivre et qu’ils se défieraient de mieux le suivre pour obtenir un certificat d’authenticité. On risquerait d’en arriver à un point où l’unilatéralisme comme le référendisme serait perçu pas la population comme un symptôme de cette manie des indépendantistes de se défier de prendre des engagements plus systématiques.
Si vraiment les indépendantistes veulent « se voir aller » pour reprendre l’expression de Robert Laplante, ne serait-il pas mieux de scruter à la loupe leurs réflexes et leurs codes intellectuels ? La réussite de la cause indépendantiste tient-elle vraiment au courage et à une cohérence dans l’action ? Il est tentant de répondre « oui » mais sur le terrain, cette cohérence n’en est pas une qui loge dans des déductions de principes. On ne peut voir les institutions fédérales comme de simples limites à franchir.
Il ne suffit pas de dire qu’on se limite soi-même comme de vieux cathos craignant le péché mortel. L’Etat Québécois a besoin d’une période de transition organisée. C’est justement parce que l’Etat Québécois ne gère pas une « bourgade », expression qu’affectionne particulièrement Robert Laplante, qu’on le voit mal prendre en charge de vastes programmes sociaux sans accords préalables avec les anciens responsables, sans connaissance détaillée des banques de données.
Les tenants des actes de rupture seraient mieux de se mettre à pied d’œuvre, soumettre trente cartes, cent organigrammes. Se convier au « courage » ne revient pas à se faire croire que l’on va transcender les défis organisationnels. Il y a aussi une question qu’ils devront consentir un jour ou l’autre à se poser. La meilleure stratégie réside-t-elle nécessairement dans l’orthodoxie par rapport aux principes indépendantistes ?
La meilleure stratégie est parfois un ensemble de stratégies contradictoires. Réclamer par exemple la constitutionnalisation de la nation québécoise, tout en s’inscrivant au sein du système, peut mettre en relief les situations de blocage au Canada. Si on parle cependant de « moyens authentiquement indépendantistes » comme le font Laplante et tant d’autres, on prend un parti contre les stratégies mixtes. On se met sur des rails pour édicter des barrières, des garde-fous et mener dans le fond la plus défensive des stratégies pour préserver « les moyens authentiquement indépendantistes ».
Des référendistes comme Louis Bernard croient beaucoup en la puissance d’un oui. Un référendum serait comme un engagement de la population envers elle-même, un engagement personnel aussi de chaque électeur. On sait qu’un choix bien posé bâtit ses propres fondations et sert de socle à l’adhésion populaire lors des événements ultérieurs. Robert Laplante, comme bien d’autres, semble présumer que l’adhésion populaire à « l’indépendance authentique » existe déjà. Une déception par rapport au manque de courage l’aurait simplement freinée.
Dans son bulletin intitulé Le Courage dans les affaires de la bourgade, Robert Laplante tient ce propos fort révélateur : « Au moment où l’indépendance maintient de solides appuis, pratiquement au double des appuis au PQ, il n’y a pourtant pas lieu de désespérer même s’il est exaspérant de voir le Québec tourner en rond et s’enliser dans la médiocrité parce que le parti politique soi-disant porteur de son émancipation n’en finit plus de rabougrir. » Faisons le calcul. « Pratiquement le double des appuis au PQ » représenterait cinquante-six pour cent d’appuis.
Il y a là une pierre angulaire des analyses qui ont cours depuis des années au sein du mouvement indépendantiste. On voit l’adhésion populaire comme un phénomène en puissance et on explique que, par manque de courage toujours, on refuse d’utiliser le levier. Il y a, dans les faits, une bonne base d’indépendantistes, trente pour cent environ et une bonne majorité de Québécois qui voudraient que la nation québécoise soit enfin située dans l’espace réel.
Le corollaire de ce désir, à leurs yeux, c’est que la nation québécoise soit une nation intégrée et acceptée. Si les mécanismes de transition pacifique n’existent pas en raison de blocages constitutionnels, cette tranche de la population préfère croire que des voies de traverse existent pour éviter les rigueurs du mur. On blague à leur sujet. On rappelle la déclaration de Deschamps sur « le Québec fort dans un Canada uni ».
Il reste que telle est la conjoncture. Les Québécois seraient sûrement disposés en majorité à appuyer des mesures d’exception en faveur du Québec pour échafauder une structure qui échappe au carcan provincial. Mais cela n’implique-t-il pas des référendums d’initiative afin d’opposer la légitimité populaire à l’ordre constitutionnel ? On a beau parler de « courage » et de gestes unilatéraux, imaginons un programme fondé unilatéralement qui ne réussirait qu’à être un système d’appoint, une gouvernance nationale qui apparaîtrait décapitée, pas par manque de courage, simplement par ignorance du savoir-faire opérationnel.
Il y aurait de quoi modeler l’esprit collectif et de lui redonner pour longtemps le goût des vieilles lunes. Si le Québec se voit divisé entre des unilatéralistes tous azimuts, des référendistes qui se font accuser de susciter inutilement des psychodrames, des autonomistes qui disent dépasser le vieux langage de vérité entre fédéralistes et indépendantistes en attendant mieux, qu’adviendra-t-il ? Il adviendra ce qui arrive toujours. Le seul système qui aura une épine dorsale sera le système politique existant. L’unitarisme canadien, mine de rien, dira que tout s’arrange ; tout est affaire de temps, d’enrichissement privé et d’argent public.
André Savard

