L’histoire du temps présent ne se dédouane pas facilement du Passé. Le Présent est, mais il a déjà été et il sera demain un autre Présent. Le Présent, c’est la Vie, le lien entre l’avant et l’après. Le temps présent n’est pas simple.
La part de l’Histoire pèse sur nos épaules. Le temps révolu est irréparable. Cependant le devenir, il faut se le permettre. L’avenir doit avoir son propre visage. Il faut le concevoir clairement pour le réaliser concrètement.
L’interaction des individus dans la société doit se faire autour d’un objet commun pour qu’elle parvienne à être productive. Le travail d’accouchement de la décision sera rude. Mais une fois que « la clef de voûte de tes vérités contradictoires » est clairement découverte, il faut agir nécessairement, car « son pouvoir, tu ne le connaîtras qu’une fois qu’il sera devenu » (voir la 400e chronique).
LA PART DE L’HISTOIRE
À l’heure actuelle, la part de l’Histoire brouille les cartes. Ce temps révolu qui est irréparable contamine notre pensée dans le Présent. Or, il est anormal de fonder l’avenir sur une méconnaissance de la courbe historique qui façonne, conditionne et limite l’horizon de notre présent « national » en tant que Québécois.
Il faut s’arrêter un instant sur ce point capital, car nos illusions ne causent pas notre état de vie actuelle. Il s’agit plutôt d’une erreur d’appréciation qui vient aggraver légèrement notre situation sans en être la cause. Ici, il faut prendre garde à deux faits :
1o bien apprécier la situation n’empêche pas la réalité historique de se produire ;
2o le fait d’être plus lucide ne corrige pas notre infériorité économique et politique.
La médiocrité de notre situation ne vient pas des erreurs d’interprétation. Il faut surtout comprendre et bien retenir ce point.
Mettre le cap sur l’indépendance nationale de la société québécoise trouve ses raisons d’être dans son évolution historique. Récapitulons les principales étapes de notre parcours historique depuis l’établissement de « l’Abitation de Kébec » par Champlain.au pied du Cap Diamant.
La fondation de Québec, en 1608, marque le premier moment de la colonisation française de peuplement en Amérique du Nord. C’est le premier temps du développement de la Nouvelle-France. Cette colonie française au Canada aurait eu la possibilité et l’immense avantage d’être dotée de l’autonomie interne et externe et être présente par elle-même au monde. Force est de reconnaître que la trajectoire historique a été bien différente.
La capitulation de Montréal, en 1760, par le gouverneur général Vaudreuil met fin à cet espoir. La colonie française du Canada perd cet avantage essentiel à son développement collectif dans le cadre de la Nouvelle-France. À la place, les Canadiens passent sous l’occupation militaire britannique et la dépendance du gouvernement anglais dans la colonie avec l’appui de la métropole anglaise. La France est éliminée. La défaite fondamentale vient changer radicalement l’avenir des premiers habitants.
La Proclamation Royale de 1763 consolide le pouvoir militaire par un pouvoir civil contrôlé entièrement par des Britanniques et une petite classe métropolitaine apte à maîtriser les postes de commande des affaires et de l’économie. Le plan vise d’abord à organiser la colonisation anglaise dans la vallée du Saint-Laurent. Ce fait marque le début de l’infériorité politique et économique des Canadiens français.
Les Canadiens de la Nouvelle-France doivent dorénavant obéir au nouveau gouvernement et à une minorité de britanniques qui viennent s’installer à Québec et à Montréal. Dès lors, ils sont engagés dans un processus d’ANNEXION. Essentiellement, ce terme signifie le remplacement qui, en l’occurrence, touche tous les aspects de la vie d’une société, soit politique, économique, social et culturel. La 15e Colonie anglaise devient The Province of Québec.
Une guerre de races pour L’INDÉPENDANCE NATIONAL s’annonce dès 1760. La courbe historique du Canada Français est infléchie par la subordination au Canada-Anglais. La deuxième capitulation des Canadiens-Français est marquée par l’ACTE D’UNION, en 1840, puis par l’acceptation de l’UNION par Louis-Hyppolite LaFontaine, en 1842. De la Nouvelle-France, il ne restera plus que le résidu minoritaire d’une colonisation française inachevée et manquée.
LA CRÉATION DU DOMINION OF CANADA entre 1864-1867 complétera le processus d’annexion, de superposition, de subordination, de provincialisation et d’infériorisation politique, économique et culturelle. Les Québécois-Français constituent alors une minorité permanente, sous un système politique souverain, dominé par une autre nation majoritaire, le Canada-Anglais. Puis, en 1931, le Statut de Westminster confirme l’indépendance du Canada. Le remplacement par un autre devient formel et définitif.
LA PART DE LA DÉCISION
De 1867 à 1931 et jusqu’à nos jours, le Québec demeure toujours une province « comme les autres » dans un état fédéral très centralisé. Rien n’a changé quant à la conclusion de l’historien Maurice Séguin sur ce point capital du sort du Québec-Français. Voici comment il résumait la situation, en 1963-1964, dans son cours universitaire télévisé sur les ondes de Radio-Canada.
XVIII.─ UNE NATION CANADIENNE-FRANÇAISE, AVEC UN DEMI-ÉTAT PROVINCIAL
Les Canadiens-Français ne sont pas entrées dans l’union fédérale. Les Britanniques ont dû les faire tomber. Tombé dans l’annexion sous l’union législative de 1841, le Canada-Français, en 1867, remonte légèrement vers une annexion mieux délimitée dans une union fédérale de type très centralisé.
L’union fédérale de 1867 n’est que l’union législative de 1841 améliorée en ce qui concerne les concessions locales, provinciales, faites aux Canadiens-Français. En outre, la nation canadienne-française minoritaire ne possède qu’une emprise limitée sur un rouage provincial aux compétences restreintes et aux pouvoirs de taxation encore plus réduits à cause de la présence au cœur même du Québec des maîtres du Canada-Anglais.
Référence : Maurice Séguin, Histoire de deux nationalismes au Canada, Montréal, Guérin, 1997, Leçon XV, p. 389.
De cette situation inchangée fondamentalement, les Québécois demeurent toujours au stade d’une prise de décision collective majeure.
En 2013, LE CANADA-FRANÇAIS D’HIER EST TOUJOURS AU LENDEMAIN DE 1760. Toujours deux Canadas qui ne peuvent se fusionner. Les QUÉBÉCOIS-FRANÇAIS n’ont plus d’autres choix que de réaliser collectivement leur indépendance. Les QUÉBÉCOIS doivent s’unir pour créer une unité politique indépendante reconnue par les autres États dans le monde.
La décision à prendre est capitale pour la nation québécoise. Notre « objet commun » d’interaction et de compréhension devrait être le suivant :
LE QUÉBEC INDÉPENDANT DOIT DISPOSER D’UN ÉTAT SOUVERAIN ET DE TOUS LES POUVOIRS COMME NATION INDÉPENDANTE CAPABLE :
– DE COMMANDER SA PROPRE VIE POLITIQUE TANT À L’INTÉRIEUR QU’À L’EXTÉRIEUR ;
– DE GÉRER SA PROPRE VIE ÉCONOMIQUE ;
– DE MAÎTRISER SA PROPRE VIE CULTURELLE.
DE CE FAIT, L’ÉTAT DU QUÉBEC SERA DISTINCT DES AUTRES. IL VIVRA AVEC LES AUTRES MAIS PAR SOI. IL SERA LIBRE DE COLLABORER TOUT EN ÉTANT AUTONOME AINSI QU’EN PARTICIPANT PAR SOI À LA VIE INTERNATIONALE.
OOOO
LE CANADA ACTUEL DANS LE MONDE
VS
LE QUÉBEC ACTUEL DANS LE MONDE
Comment se présente la situation actuelle pour les Québécois.
Le Canada comme État fédéral indépendant devient dépendant en ce qui concerne la VIE et l’ORGANISATION internationales. On peut le considérer comme une « ROVINCE de l’UNIVERS ». Par contre, la « nationalité déjà fédérée » devient « une province d’une PROVINCE de l’UNIVERS FÉDÉRÉ ». Elle est déjà « parvenue au « status » provincial un peu plus tôt que les autres ». Tel est le cas du Québec en tant qu’État fédéré et non fédérant.
En revanche, le Canada actuel a l’unique avantage de pouvoir :
1o vivre avec les autres, mais par soi,
2o de collaborer mais dans l’autonomie et
3o de participer à la vie internationale à condition d’agir « Together but on our own feet ».
Ce pays ou cette nation détient alors le pouvoir d’agir (par soi) collectivement tant à l’intérieur qu’à l’extérieur. Bien que le Canada soit une nation satellite des États-Unis, l’État canadian est toutefois reconnu dans son statut d’unité politique internationale. Il jouit donc de cette liberté collective qui réside dans le principe de l’égalité souveraine qui inclut la souveraineté de l’État.
Max Gounelle explique cette souveraineté politique en ces termes :
1. C’est le droit de se déterminer librement en matière de système politique national.
2. C’est le droit exclusif d’exercer tous les pouvoirs étatiques sur le territoire, monopole de législation et réglementation, de juridiction et de contrainte.
3. C’est le droit de choisir et d’élaborer librement une politique autonome en matière de relations internationales.
_______________________________________________________
Max GOUNELLE, Relations internationales, 5e éd. augmentée, Paris, Dalloz, 2001, p. 136-137 (Coll. « Mementos »). 1re éd., 1992 et 9e éd. revue et augmentée, 2010, 252 p. ________________________________________________________
L’État du Québec actuel dans le monde ne jouit pas des avantages de la nation canadian parce qu’il ne représente qu’une nation annexée, fédérée, subordonnée et superposée. Pour être pleinement indépendant, le Québec doit acquérir une maîtrise suffisante de sa vie collective, soit une maîtrise suffisante de la vie intérieure et une maîtrise suffisante de la vie extérieure. Sur ce dernier point, soit celui de la vie extérieure, il s’agit d’une présence par soi, sans collectivité interposée, au monde extérieur. Telle est la signification profonde des expressions « être maître chez soi » et « être présent au monde » pour une collectivité distincte qui veut acquérir le statut de « nation indépendante ».
oooo
LES QUÉBÉCOIS-FRANÇAIS D’AUJOURD’HUI VIVENT DANS UNE SITUATION HISTORIQUE TROUBLANTE.
« …les Canadiens-Français subsistent comme un peuple « chambreur » dans l’une des pièces les plus importantes de la maison qui a été construite et qui est possédée par une autre nation. »
Une nouvelle interprétation de notre histoire devrait nous faire saisir que notre dépendance intrinsèque à un autre État contrecarre la voie nationale pour accéder à l’indépendance et l’interdépendance du Québec dans le monde. La méconnaissance ou le refus de le reconnaître retarde et même empêche sa réalisation. Le problème est essentiellement d’ordre NATIONAL.
La part de l’Histoire mise en preuve dans cette chronique le démontre amplement. Malgré tout, la part de la Décision demeure en suspens encore. Il manque cet « objet commun » qui nous mettrait au même diapason sur le plan de l’ idée d’indépendance . L’explication fournie est tangible et claire.
Avons-nous maintenant le désir d’y mettre en synergie toutes nos volontés et la pression là où il le faut avec la détermination d’y parvenir avec succès ? Pouvons-nous trouver le temps de trouver un mode d’interaction entre nous sur un « objet commun » avec les mots qui conviennent afin de les partager avec le plus grand nombre de personnes dans la société québécoise ? Voulons-nous mettre à part les petites rivalités idéologiques et commencer à propager l’idée d’indépendance sur des bases solides ? Sommes-nous capables de dialoguer plutôt que de monologuer ?
En guise de réflexions, voici un autre extrait de Maurice Séguin sur notre passé.
L’ESSENTIEL DE 1867 POUR LE CANADA-FRANÇAIS
Survivance et autonomie restreinte
Inutile de dire qu’il ne faut tenir aucun compte de ces questions plus que secondaires : le status de la langue française, la part des Canadiens-Français dans la fonction publique du gouvernement central ou national du Dominion of Canada, le traitement réservé aux minorités de langues françaises perdues dans les provinces anglaises d’un Dominion britannique. La situation politique, le status constitutionnel de la nation canadienne-française, c’est-à-dire du bloc canadien-français du Québec, nous intéresse bien davantage.
Peut-on affirmer à propos de la place réciproque du Canada-Anglais et du Canada-Français dans l’union fédérale l’« equal parternship of the two founding races » ? Peut-on parler de l’association à titre de peuples égaux des deux nations fondatrices ?
Évidemment non. Ni en 1760, ni en 1840, ni en 1867 et pas plus qu’en 1960 [ni encore aujourd’hui en 2013], il n’y a eu, répétons-le, ni égalité de droits, ni égalité de fait entre les deux nationalités. On sait que l’une possède toute la souveraineté locale et centrale tandis que l’autre ne détient qu’une autonomie provinciale seulement. Du régime de 1840 et de 1867, ne peut sortir, pour les Canadiens-Français, l’épanouissement politique, économique et culturel. En ce sens, 1867 n’est pas un échec. L’union législative à caractère fédéral de 1841 et l’union fédérale de 1867 recouvrent avec exactitude la réalité sociale canadienne-française et canadienne-anglaise. Ces deux constitutions sont l’expression, dans l’ordre constitutionnel, d’un échec colonial de la part de l’Empire français et d’une réussite coloniale de la part de l’Empire britannique.
A la colonisation réussie, à la nation coloniale victorieuse, la Loi constitutionnelle de 1867 donne un État central national et des États provinciaux. Ces derniers sont susceptibles d’être facilement et entièrement mis au service de l’État central. À la colonisation ratée, à la nation coloniale vaincue mais toujours présente, la Constitution de 1867 ne donne qu’un État local ou provincial. Bref, une constitution de vainqueur pour les vainqueurs ; une constitution de vaincu pour les vaincus.
Ainsi, dans leur propre patrie devenue province parce que le Bas-Canada, en 1840 et en 1867, était la plus importante des colonies britanniques, dans ce Québec où la nationalité canadienne-française est dominée politiquement et économiquement depuis 1760, dans ce Québec bisethnique, biculturel et bilingue, les Canadiens-Français subsistent comme un peuple « chambreur » dans l’une des pièces les plus importantes de la maison qui a été construite et qui est possédée par une autre nation. Le Canada-Anglais ne peut s’édifier et se développer sans ruiner et sans provincialiser le Canada-Français.
Le Canada-Français survivra ! Il bénéficiera de l’autonomie politique restreinte difficile à utiliser à cause de la présence au cœur même du Québec de la grande bourgeoisie du Dominion of Canada. Cette autonomie restreinte encadrera tant bien que mal une survivance médiocre, mais qui semble indestructible. Le Canada-Français est comme figé dans l’inquiétude d’une survivance qui paraît sans issue. Conséquemment, incapable de se libérer et incapable de disparaître, le Canada-Français est coincé en subissant une domination étrangère sans être assimilé.
De cette autonomie provinciale de 1867, l’on peut réaffirmer ce que l’on disait de l’autonomie obtenue dès 1842, avec LaFontaine, sous l’Union. Cette autonomie politique est absolument impuissante à conduire les Canadiens-Français à une maîtrise suffisante de la vie économique de l’État provincial qu’est le Québec. Il reste un État investi par la grande vie financière, commerciale et industrielle du Dominion of Canada. Il est en effet impensable que la réalité économique du Québec (ce concept impliquant bien davantage que les seules ressources naturelles) soit majoritairement possédée par les Canadiens-Français. Et ceci, aussi longtemps que le Québec demeure une province d’un Dominion transcontinental britannique.
Référence : Maurice Séguin, Histoire de deux nationalismes au Canada, Montréal, Guérin, 1997, Leçon XVI, p. 400-402
oooo
APPENDICE
Histoire de deux nationalismes au Canada
Table des matières
Préface (Bruno Deshaies)
Avertissement aux étudiants (Maurice Séguin)
LEÇON I Introduction
LEÇON II Début du Canada-Anglais, 1763-1774
LEÇON III Séparatisme du Canada-Anglais et survivance canadienne-française, 1774-1787
LEÇON IV Un État séparé pour les Canadiens-Français ? 1787-1796
LEÇON V Trente ans après la conquête. Qui gouverne ? 1796-1867
LEÇON VI Subordination économique des Canadiens-Français et crise politique majeure, 1808-1810
LEÇON VII Les divisions politiques et la crise nationale s’accentuent, 1812-1822 LEÇON VIII Projets d’Union, 1822-1828
LEÇON IX Question d’émancipation politique et économique, 1828-1834
LEÇON X Exaspération de la crise, 1834-1837
LEÇON XI Crise de 1837 et Rapport Durham 1837-1839
LEÇON XII Deuxième capitulation des Canadiens-Français, 1839-1842
LEÇON XIII Illusions canadiennes-françaises et autonomie locale, 1840-1850
LEÇON XIV De l’union législative de 1841 à l’union fédérale de 1867, 1850-1867
LEÇON XV Création du Dominion of Canada, 1864-1867
LEÇON XVI Le Canada, le Québec et l’Empire, 1867-1960 [cf., supra l’extrait]
LEÇON XVII Maîtrise de la vie politique et économique au Canada-Anglais et au Canada-Français, 1867-1964
Bibliographie Bio-chronologiei de Maurice Séguin Témoignage
oooo
LES NORMES de Maurice Séguin
PLAN GÉNÉRAL
PREMIÈRE PARTIE
Introduction : interprétations anciennes et nouvelle interprétation
Exposé et discussion des normes
Chapitre premier : Vie et conditions de vie Chapitre deuxième : Dynamique intégrale (interne) de la société Chapitre troisième : Sociologie du national Chapitre quatrième : Le NATIONAL et SOCIAL Chapitre cinquième : ÉTAT et ÉGLISE Chapitre sixième : Colonisation intégrale
DEUXIÈME PARTIE
L’explication historique : synthèse de l’évolution politique (et économique) des deux Canadas
Chapitre septième : Avant 1760 : un seul Canada Chapitre huitième : 1763 : début du Canada anglais
TROISIÈME PARTIE
Supplément aux normes et l’explication historique
Chapitre neuvième : Le développement économique intégral ou « de quelques leçons sur l’économie progressive »
Chapitre dixième : La notion d’indépendance dans l’histoire du Canada
1. Le concept de l’indépendance d’une collectivité ;
2. La courbe historique de l’histoire des deux Canadas.
Les deux Canadas : lutte nationale, « canadianisme » et fédéralisme

