Kleptocrates

lundi 30 mai 2011

Éric Desrosiers - Ils se font appeler « guide suprême », « père du peuple », et même « roi des rois », mais ne sont que des voleurs qui ont un accès direct à la salle des coffres. Des voleurs qui profitent, sinon de la complicité, du moins de la myopie commode de nos propres banquiers.

Un document obtenu par l’ONG Global Witness, puis divulgué dans les médias, a permis, la semaine dernière, d’en apprendre un peu plus sur les milliards de fonds publics libyens gérés, comme si c’était son propre argent, par le clan de Mouammar Kadhafi, alias le « colonel », alias le « guide de la Révolution », alias le « roi des rois ». Remontant à presque un an, le document fait le point sur les avoirs de la Libyan Investment Authority (LIA), un fonds souverain créé en 2006 avec l’aide de la firme de consultant KPMG à partir des revenus pétroliers libyens et disposant de plus de 53 milliards $US d’actifs.

Ce rare aperçu d’une réalité généralement cachée nous apprenait notamment que plus du tiers de ces montants était gardé en liquidités, un fait étonnant pour un tel type de fonds visant habituellement des rendements à long terme, mais plus compréhensible si son but est de dissimuler en lieu sûr de l’argent rapidement encaissable. Aidée par plusieurs grandes banques occidentales, telles que la Société Générale, Goldman Sachs, JP Morgan et HSBC, la LIA a aussi investi dans toutes sortes de produits dérivés à haut risque, dont plusieurs se sont révélés désastreux. Des milliards sont également allés à l’acquisition de parts dans des fleurons de l’économie européenne et américaine tels que General Electric, BP, Siemens, Lagardère, Nokia, Pfizer, et même Halliburton. Selon des sources, le clan Kadhafi aurait au moins eu la bonne idée de repousser les avances de l’escroc américain Bernard Madoff.

Comme il fallait s’y attendre, les institutions financières citées dans le document ont refusé de faire le moindre commentaire, se disant tenues au silence par le secret bancaire. « Kadhafi ne fait aucune différence entre ses avoirs personnels et les ressources de son pays », avait déjà déclaré le procureur de la Cour internationale de justice.

En principe, tous ces avoirs libyens, comme ceux de la Banque centrale libyenne, de même que, plus spécifiquement, ceux de Mouammar Kadhafi et de ses proches, sont aujourd’hui gelés dans le monde entier. Il est toutefois loin d’être certain, même si le chef devait tomber, que l’on parvienne à tout retrouver, et encore moins à tout récupérer. Les dictateurs sont en effet passés maîtres dans le détournement et la dissimulation de l’argent public, préviennent les experts.

La première règle que les kleptocrates apprennent à suivre est de sortir leurs magots du pays avant qu’il ne soit trop tard, rapportait cet hiver le Globe and Mail. Deuxième règle : il faut brouiller les pistes en passant par des pays qui défendent jalousement le secret bancaire ainsi qu’en recourant à toutes sortes de prête-noms et de sociétés-écrans. Troisième règle : préparez-vous à une guerre d’usure. Même lorsqu’un pays retrouve la trace de montants qui lui ont été volés, il faut souvent de longues, coûteuses et incertaines batailles judiciaires pour arriver à les récupérer. « Il suffit de 10 minutes pour transférer une somme d’argent d’une juridiction à une autre, mais de trois à six mois pour obtenir une entente d’assistance juridique mutuelle », notait dans l’article un expert de l’ONU.

« La corruption n’est pas le seul fait d’un dictateur, maître des revenus des ressources naturelles de son pays, disait en mars Global Witness dans un long rapport sur le sujet. Un dictateur a besoin d’une banque prête à recevoir ou à gérer cet argent. »

Notre responsabilité

Les banques intéressées ne manquent pas, si l’on se fie au document dévoilé la semaine dernière et aux scandales précédents auxquels ont été mêlés d’autres noms bien connus comme la Barclays, Citibank, Deutsche Bank, RBS et Commerzbank. Il est vrai que la gestion de pareils « patrimoines » doit être une activité extrêmement lucrative. On se défend également en disant que, si on ne le fait pas, d’autres encore moins scrupuleux, en Chine, en Russie ou ailleurs, le feront à notre place.

Les règles internationales contre le blanchiment d’argent obligent pourtant les banques à s’assurer de ne pas accueillir des fonds qui auraient été acquis de manière illicite. Il ne devrait pas être tellement difficile de se rendre compte que quelque chose cloche lorsque le dirigeant de pays pauvres veut déposer des milliards dans un compte. Le problème, déplore Global Witness, est que les règles internationales « ne stipulent pas clairement jusqu’où les banques doivent aller pour identifier la personne qui se cache réellement derrière une pléthore de sociétés et de trusts de façade ».

Des progrès ont quand même été faits, rapportait cet hiver Le Monde. Les nouvelles règles financières américaines (loi Dodd-Frank) obligent par exemple désormais les compagnies minières cotées en Bourse à divulguer les bénéficiaires des redevances versés à l’étranger. La coopération internationale en matière de recherche et de rapatriement de fonds détournés s’est aussi grandement améliorée.

Les grandes économies continuent toutefois d’être mal placées pour faire la leçon aux pays pauvres, en matière de corruption, tout comme aux petits paradis fiscaux, en matière de blanchiment d’argent, estime Global Witness. On ferait mieux de commencer par appliquer le dernier resserrement des règles convenu il y a huit ans.


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