De Gaulle et le Québec libre : une question de realpolitik ?
Quiconque s’intéresse à cette question prendrait grand intérêt à lire la monumentale biographie qu’Alain Peyrefitte a consacré au général, C’était de Gaulle, particulièrement la section intitulé « Le Québec, c’est notre devoir de nous en mêler ».
Il faut avouer que la thèse de M. Rémi Guertin, dans son papier De Gaulle, Sarkozy et le Québec, amène un aspect peut-être trop souvent occulté de ce côté de l’Atlantique lorsqu’on évoque la déclaration du balcon. Le « vive le Québec libre ! » du général n’était peut-être pas un acte gratuit et courageux, traduisant simplement la passion du grand homme pour le Canada français. M. Guertin rappelle qu’il y avait une certaine vision et une logique géopolitique qui précédait le geste. Aussi peut-on lire sous la plume de Peyrefitte ces propos attribués à de Gaulle : « Regardez. Toutes les fédérations que fabriquent les Anglais ratent les unes après les autres : Fédération d’Aden, Fédération de l’Inde (avec le Cachemire, devenu pomme de discorde entre l’Inde et le Pakistan), Fédération de Rhodésie, Fédération d’Afrique orientale, Fédération de Malaisie, Fédération de Chypre, Fédération de la République arabe unie (...). Ce n’est pas un art, c’est un artifice ! Ça ne marche pas ! Et la Fédération du Canada ne se porte guère mieux (...) »1.
Bien loin d’une simple pensée magique, d’une loi mal définie condamnant les fédérations échafaudées dans les têtes anglaises, cette intuition du général se fondait sur une idée de l’homme, une anthropologie d’abord déliée de l’impératif éthique/politique.
Il constatait ainsi que « les Français du Canada n’aimaient pas les Anglais, mais s’accommodaient de se trouver dans une situation soumise. On mettait de temps en temps un Saint-Laurent ou un Laurier quelconque à la tête du gouvernement d’Ottawa, ça ne changeait rien ou presque, mais ça sauvait les apparences. Le peuple canadien français va vers l’indépendance. Il ose constater qu’il a été colonisé. Il a même l’impression d’être relégué. L’appel de la France nouvelle ne peut manquer d’agir sur les esprits »2.
Il est bien sûr évident que la décision de lancer l’appel à la liberté du Québec en 1967 n’était pas spontanée et hors propos, fruit d’une émotion sympathique mal calibrée, mais, mis à part certains fédéralistes, personne ne nie ce fait. Il y avait un calcul de la part du fondateur de la cinquième République. En ce sens, et comme les Québécois s’acharnent à faire mentir le général (on me pardonnera ce choix de verbe), il n’est pas surprenant que la France cherche à réévaluer les paramètres de sa politique étrangère, elle songe avoir peut-être raté le tir. De Gaulle lui-même admettait une limite : « Vous savez, conclut-il, rien n’est jamais définitivement perdu dans la vie d’un peuple, si leurs dirigeants ne s’abandonnent pas aux fausses fatalités de l’histoire »3.
Le gaullisme est toujours une politique qui fait du prestige international la clé de son action. Ce que cherchait le président, à cette époque et après, c’était d’étendre l’influence de la France sur la scène internationale. Doit-on s’en offusquer ? Le Québec n’en aurait-il pas tiré profit ? Est-ce que l’agrandissement de l’espace francophone et de sa puissance est quelque chose qui nous menace ? Disons pour le moins que la coopération entre nations francophones, aux premiers abords, semble moins pernicieuse que la minorisation au sein d’un espace fédéral majoritairement anglophone et voué à la normalisation.
De Gaulle admettait l’impossibilité de savoir quand le Québec deviendrait indépendant, il ne doutait pourtant pas qu’il le serait un jour, mais, se disait-il, « tant qu’ils resteront aussi pusillanimes, ils n’en sortiront pas (...) Il n’y a pas de plus grand malheur pour un peuple que d’être vaincu. Ce peuple a tellement vécu dans l’écrasement de la défaite pendant deux siècles, qu’il reste toujours aussi craintif. Tant qu’ils n’auront pas complètement relevé la tête, ils s’enliseront dans l’immobilisme »4. Le libérateur des Français estimait qu’il était du devoir de la France d’aider les Québécois en cette matière. M. Guertin cherche-t-il à nier la part due à l’affection de l’homme pour les Français du Canada pour lui substituer l’unique ruse, la virtù ? L’émotion obéit à la raison ou la raison procède de l’émotion ?
Laissons-nous plutôt sur une phrase qui, pour les uns, sera une perle de cynisme politique, et pour les autres un témoignage d’amitié franche : « J’ai bousculé le pot de fleurs. Mes adversaires et mes faux amis ne me le pardonneront pas de longtemps. Mes vrais amis s’en réjouiront »5.
1 : PEYREFITTE, A. (2002), C’était de Gaulle, Éd. Gallimard, Paris, p. 1536-1537. 2 : ibid. p.1531 3 : ibid. p.1556 4 : ibid. p.1582 5 : ibid. p.1553
