Dans son billet de ce matin, Christian Rioux revient sur son récent passage à Tout le monde en parle, qui lui sert de prétexte pour livrer les états d’âme que lui a inspirés sa lecture du dernier ouvrage de Lionel Meney intitulé Main basse sur la langue, qu’il n’hésite pas à qualifier d’« excellent ». Pourtant, le discours que le polémiste Meney tient sur la langue que parlent les Québécois est inexact à bien des égards.
Ainsi, aucun linguiste n’a proposé d’élever au rang de standard national le français populaire qui a cours au Québec ; en revanche, bon nombre d’entre eux préconisent de décrire dans un dictionnaire le « bon français » qui y a cours. Cela comprend non seulement des mots comme table et voiture, que les Québécois ont en commun avec les autres francophones, mais aussi des termes comme cellulaire à la place de portable, courriel à la place de mél, ou napperon à la place de set, sans compter tous ceux qui désignent des réalités typiquement québécoises, tels cégep et polyvalente, et dont ils ont absolument besoin pour s’exprimer. Il va de soi qu’un dictionnaire qui se donne pour mission de refléter l’ensemble du français qui a cours au Québec se doit d’ouvrir aussi ses colonnes à des mots de la langue familière et populaire tels blonde et chum, de la même manière que nana et mec figurent dans Le Petit Robert, dans Le Petit Larousse ou dans n’importe quel autre dictionnaire fait en France, en indiquant – cela va aussi de soi – le registre (familier, par exemple) dans lequel ils s’emploient. Il faut être de mauvaise foi pour voir dans une telle entreprise un projet de séparatisme linguistique et de repli sur soi ; bien au contraire, il s’agit de fournir un outil essentiel à tous ceux qui s’intéressent à la culture québécoise, outil qui fait toujours cruellement défaut.
Il ne s’agit donc pas de CRÉER une norme québécoise, mais plutôt de DÉCRIRE celle qui existe déjà. Implicite, cette norme est tout à fait fonctionnelle, même si elle n’a pas encore été décrite, dans un dictionnaire par exemple ; il suffit d’observer un échantillon représentatif des divers usages qui ont cours au Québec pour s’en convaincre. Que cela plaise ou non, les Québécois n’utilisent pas le français de la même manière que les Français, ce qui n’a rien d’étonnant compte tenu de l’histoire particulière des uns et des autres ainsi que des différents contextes socioculturels dans lesquels ils vivent. La variété de français qui a cours au Québec est différente de celle qui a cours en France, y compris dans son registre le plus standard (échapper « laisser tomber », chaudière « seau » et présentement « maintenant », par exemple, qui sont standard au Québec mais non en France), voire le plus soigné (dispendieux « cher »), point final. Et cela n’a rien à voir avec un « nationalisme mal placé », pour reprendre les mots de M. Rioux.
Il y aurait encore beaucoup à dire, mais je termine ici en faisant remarquer que le terme abscons d’endogéniste ne se rencontre que sous la plume de Lionel Meney ; par conséquent, Christian Rioux a tort d’écrire « [c]es endogénistes, comme on les appelle ».
Claude Verreault
Professeur titulaire, Université Laval, le 20 avril 2010

