« Pour enchaîner les peuples, on commence par les endormir. »
Jean-Paul Marat

Jaser à tort et à travers de la langue

Que cela plaise ou non, les Québécois n’utilisent pas le français de la même manière que les Français

Tribune libre de Vigile
mardi 20 avril 2010
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Dans son billet de ce matin, Christian Rioux revient sur son récent passage à Tout le monde en parle, qui lui sert de prétexte pour livrer les états d’âme que lui a inspirés sa lecture du dernier ouvrage de Lionel Meney intitulé Main basse sur la langue, qu’il n’hésite pas à qualifier d’« excellent ». Pourtant, le discours que le polémiste Meney tient sur la langue que parlent les Québécois est inexact à bien des égards.

Ainsi, aucun linguiste n’a proposé d’élever au rang de standard national le français populaire qui a cours au Québec ; en revanche, bon nombre d’entre eux préconisent de décrire dans un dictionnaire le « bon français » qui y a cours. Cela comprend non seulement des mots comme table et voiture, que les Québécois ont en commun avec les autres francophones, mais aussi des termes comme cellulaire à la place de portable, courriel à la place de mél, ou napperon à la place de set, sans compter tous ceux qui désignent des réalités typiquement québécoises, tels cégep et polyvalente, et dont ils ont absolument besoin pour s’exprimer. Il va de soi qu’un dictionnaire qui se donne pour mission de refléter l’ensemble du français qui a cours au Québec se doit d’ouvrir aussi ses colonnes à des mots de la langue familière et populaire tels blonde et chum, de la même manière que nana et mec figurent dans Le Petit Robert, dans Le Petit Larousse ou dans n’importe quel autre dictionnaire fait en France, en indiquant – cela va aussi de soi – le registre (familier, par exemple) dans lequel ils s’emploient. Il faut être de mauvaise foi pour voir dans une telle entreprise un projet de séparatisme linguistique et de repli sur soi ; bien au contraire, il s’agit de fournir un outil essentiel à tous ceux qui s’intéressent à la culture québécoise, outil qui fait toujours cruellement défaut.

Il ne s’agit donc pas de CRÉER une norme québécoise, mais plutôt de DÉCRIRE celle qui existe déjà. Implicite, cette norme est tout à fait fonctionnelle, même si elle n’a pas encore été décrite, dans un dictionnaire par exemple ; il suffit d’observer un échantillon représentatif des divers usages qui ont cours au Québec pour s’en convaincre. Que cela plaise ou non, les Québécois n’utilisent pas le français de la même manière que les Français, ce qui n’a rien d’étonnant compte tenu de l’histoire particulière des uns et des autres ainsi que des différents contextes socioculturels dans lesquels ils vivent. La variété de français qui a cours au Québec est différente de celle qui a cours en France, y compris dans son registre le plus standard (échapper « laisser tomber », chaudière « seau » et présentement « maintenant », par exemple, qui sont standard au Québec mais non en France), voire le plus soigné (dispendieux « cher »), point final. Et cela n’a rien à voir avec un « nationalisme mal placé », pour reprendre les mots de M. Rioux.

Il y aurait encore beaucoup à dire, mais je termine ici en faisant remarquer que le terme abscons d’endogéniste ne se rencontre que sous la plume de Lionel Meney ; par conséquent, Christian Rioux a tort d’écrire « [c]es endogénistes, comme on les appelle ».

Claude Verreault

Professeur titulaire, Université Laval, le 20 avril 2010

Commentaires

  • O, 23 septembre 2010 09h19

    Il fut aussi question hier (très brièvement) du récent grand rassemblement où l’on compta les présences en chiffres "arabes"... même en chanson "hurlée"... C’était ramener la responsabilité des prises de positions officielles sur la "compétence" des organisateurs :

    "J’vas m’ach’ter in record
    de Michel Rivârd
    M’a faire à semblant
    Qu’yét’intéressant... (Richard Martineau : Le Bon Gâ)

    La langue au Québec, différente ?

    Mommy, Mommy, How come we have french names, Oh Mommy, tell me why : It’s too late, too late, much too late !

  • Jeannot Duchesne, 23 septembre 2010 08h29

    Merci M.Verreault de ces précisions,
    certains se pètent les bretelles en dénonçant la langue populaire mais le font-ils pour de bonnes raisons ?

    Jeune (années 50 et 60) je parlais avec beaucoup de mots anglais. Nous nommions toutes les pièces d’une automobile avec le nom anglais, des "tires" au "top" de "bumper" à "bumper" et tout ce qu’il y avait sous le "hood". Dans nos milieux de travail c’était encore les noms anglophones qui étaient uniquement utilisés.

    Ce n’est qu’avec, et surtout après la révolution tranquille que les choses ont commencé à changer. Avec l’élection du P.Q. (P.Q. du temps, un parti pour et avec son peuple) et la naissance de la loi 101 le cap a vraiment été bien tenu. Pour ma part comme j’avais quitté les études, ce n’est qu’en écoutant les jeunes dans ma famille, les émissions de télé que mon langage a adopté les nouveaux noms français, en plus des efforts de francisation des milieux de travail par l’office de la Langue Française.

    N’est-ce pas paradoxal, qu’avant la révolution tranquille, à la télé comme à la radio on utilisait un excellent français que la population n’utilisait pas ? Il y avait un clivage entre ceux qui avaient de la "culture" ou de l’instruction et la population en général. J’écoute les Français utiliser à tour de bras les anglicismes et je ne comprends tout simplement pas.

    Juste le fait de devenir maître chez-nous cela a changé beaucoup de chose, imaginez lorsque nous aurons notre pays.

  • Raymond Poulin, 22 septembre 2010 22h54

    En effet, la grammaire et la syntaxe du français normatif sont pratiquement les mêmes en France, au Québec, en Wallonie et en Suisse, mais chaque contexte national accouche forcément de certaines différences, surtout quant au lexique et aux idiotismes. Cette situation se retrouve dans toutes les langues véhiculaires, y compris, souvent, à l’intérieur même des frontières nationales. Les peuples hispaniques, germaniques et anglo-saxons n’en font pas tout un plat. Quant à l’aire linguistique française, la France a toujours eu la prétention d’en définir seule la norme, comme si la parlure de la bourgeoisie parisienne, imposée à tout l’Hexagone depuis la Révolution, constituait en soi un horizon indépassable. Au Québec, la situation se complique du fait d’une nation qui n’a pas encore su prendre la liberté de se définir elle-même et de s’affranchir politiquement. Le tissu linguistique d’un peuple est tributaire de ses conditions concrètes d’existence et non d’un magistère étranger.

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