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Intervenir
François Brousseau
Le Devoir
lundi 28 août 2006


Enfin ! La communauté internationale, par l’entremise de pays comme la France et l’Italie, sauve l’honneur du monde occidental. Elle va s’interposer entre les forces hostiles, de part et d’autre de la frontière israélo-libanaise. Sans régler immédiatement le fond des problèmes, cela permettra de souffler un peu, et de reprendre un à un ces problèmes, sans la pression des bombes...

Que voilà une interprétation bien optimiste de l’annonce d’un renforcement de la FINUL à la frontière libano-israélienne ! Optimisme justifié ?

« Mais qu’attendent-ils pour y aller et faire cesser le massacre ? » C’est souvent dans ces termes que nous réagissons devant nos guerres modernes... Au Liban, au Darfour, hier au Rwanda, on dénonce la non-intervention, les lenteurs, les lâchetés internationales, lorsque crèvent les enfants sous les bombes ou les machettes.

Mais, inversement, lorsque ces interventions se réalisent, ce sont souvent les mêmes qui vont les critiquer... et alors, les bonnes raisons ne manquent pas !

Il est facile de dénoncer les interventions « néocoloniales », de type États-Unis en Irak, avec leurs tonnes d’arrière-pensées masquées par un discours sur la démocratie. Mais on vitupère également l’inanité et les effets pervers — souvent énormes — d’autres interventions, même moralement justifiées à l’origine : par exemple celle qui a cours en Afghanistan... L’Afghanistan où les Canadiens sont en train de donner par leur présence — et de façon bien involontaire — une nouvelle vie aux talibans.

Pourquoi intervenir ? Les motifs officiels sont multiples... Pour promouvoir la démocratie. Pour désarmer un affreux qui s’apprête, prétend-on, à nous envoyer des bombes chimiques. Pour faire cesser un massacre. Pour empêcher deux armées de recommencer...

Quant aux motifs réels, ils peuvent ou non coïncider avec les motifs officiels. Citons : la défense d’un allié (fût-il un dictateur) ; le maintien ou l’élargissement d’une sphère d’influence ; la recherche d’un accès privilégié aux ressources naturelles (pétrole). Mais il y a aussi, parfois, un authentique altruisme — ou une mauvaise conscience — à la base de certaines interventions : les Américains en Somalie au début des années 90, le Timor oriental au début des années 2000...

***

Un survol, même sommaire, de la présence armée multinationale dans le monde en 2006, ne rend pas optimiste...

Il y a ces missions qui traînent dans le temps et qu’on a oubliées, qui ont effectivement « maintenu » la paix (l’ONU à Chypre depuis les années 70, les 6000 soldats de l’Union européenne en Bosnie), mais qui, le jour où elles se termineront, pourraient voir derrière elles le gâchis reprendre tel qu’il était...

Au Timor oriental par exemple, le départ prématuré de la force précédente avait entraîné un retour des troubles... On va bientôt y ramener près de 2000 Casques bleus qu’on aurait bien dû laisser là.

Dans l’ouest du Soudan, au Darfour, les derniers chiffres parlent de 300 000 morts (plus de 200 fois le nombre de victimes au Liban). Kofi Annan réclame 15 000 Casques bleus. Mais cette mobilisation humanitaire est bloquée par les autorités soudanaises, elles-mêmes appuyées par le monde arabe qui crie au néocolonialisme... et par la Chine qui contrôle le pétrole du lieu ! Résultat : le massacre continue, et on parle de moins en moins du Darfour.

Au Congo qui sort à grand-peine d’une guerre épouvantable, la communauté internationale (ONU, Union européenne) a dépensé sans compter (près d’un demi-milliard de dollars) pour organiser des élections. Elle déploie 17 000 Casques bleus, le plus important contingent de ce type dans le monde. Mais à la fin, elle se demande, en croisant les doigts, si le second tour de la présidentielle pourra bien avoir lieu, fin octobre comme prévu...

Comparaison n’est pas raison, mais 17 000 Casques bleus sur un territoire aussi immense que celui du Congo, cela revient — kilomètre carré pour kilomètre carré — à déployer... 4 soldats dans toute l’île de Montréal !

***

Après la chute du mur de Berlin, après la guerre du Koweït menée tambour battant par des États-Unis appuyés par l’ONU, on avait cru brièvement à l’émergence d’un « Nouvel Ordre mondial » : l’expression était de George Bush père. Un Nouvel Ordre selon lequel la démocratie s’étendrait de façon continue, les guerres se feraient toujours plus rares, un véritable droit international émergerait, et des interventions ponctuelles viendraient ramener à l’ordre, de façon automatique, les quelques arriérés qui se font la guerre.

Le monumental dérapage du Rwanda en 1994, les résultats peu concluants d’autres interventions (Bosnie, Cambodge, Timor), tout cela a renvoyé à plus tard ces visions sublimes... Exit le Nouvel Ordre. Et loin, bien loin encore, cette « armée permanente de l’ONU », que certains avaient appelée de leurs voeux.

Aujourd’hui, manifestement, on en est revenu au bricolage, à l’improvisation, au cas par cas... Alors intervenir ? La question se pose vraiment, au vu de tous ces ratages... Et pourtant oui, lorsque nous font signe les Libanais, les Timorais et les autres, qui veulent encore croire à une telle chose de la communauté humaine.

François Brousseau est chroniqueur et affectateur responsable de l’information internationale à la radio de Radio-Canada.

francobrousso@hotmail.com

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